Marie Lefèvre traduit Tolstoï depuis dix-huit ans. Conversation sur le métier, les choix d’éditeurs et la parole du traducteur, longtemps tue, qui s’invite enfin dans le débat littéraire français.
On la rencontre dans un café du XIIIᵉ arrondissement, à deux pas de l’atelier de traduction parisien où elle enseigne ponctuellement. Marie Lefèvre, dix-huit ans de métier, trois retraductions de Tolstoï parues chez Verdier, Fayard et Le Bruit du temps, des recueils de Chichkine et de Vodolazkine à son actif, prépare sa quatrième version d’un récit court — Le Faux Coupon, novella de 1903 qu’elle juge « inépuisable ». Notre conversation s’étire sur deux après-midi de printemps. Le présent texte est une synthèse éditoriale d’entretiens menés, recomposée pour les lecteurs de Prix-Russophonie, et non la transcription d’une interview unique.
Ce qui frappe d’abord, chez elle, c’est l’économie de la parole. Elle parle peu, et précisément. Le métier de traducteur, dit-elle, forme à cette retenue : on a passé sa vie à choisir un mot et à en éliminer trois. La conversation porte sur la retraduction des classiques, le rapport aux éditeurs, la question des intraduisibles, la place du traducteur dans le débat public, et l’irruption — qu’elle observe avec circonspection — de l’intelligence artificielle dans le métier.
Marie Lefèvre
Traductrice littéraire du russe vers le français, Paris
Dix-huit ans d'ateliers, trois retraductions de Tolstoï, plusieurs voyages à Iasnaïa Poliana. Défend une traduction qui préfère l'économie à la performance.
Pourquoi retraduire Tolstoï
Camille Roussel : Les versions d'Henri Mongault font référence depuis 1950. Pourquoi retraduire Tolstoï aujourd'hui ? On dit parfois que c'est une mode éditoriale, ou un coup commercial. Qu'est-ce qui justifie, à votre niveau, le geste ?
Marie Lefèvre :D'abord, je n'aime pas le mot « mode ». La retraduction n'est pas un caprice, c'est une nécessité de génération. Le français de Mongault est admirable mais c'est un français de 1944, écrit pour des lecteurs qui avaient lu Romain Rolland et Roger Martin du Gard. Le mien doit parler à des gens qui ont lu Annie Ernaux et Mathias Énard. Ce n'est pas la même musique d'oreille.
Ensuite, il y a chez Tolstoï des choses que la traduction classique avait gommées par scrupule de bon goût : les phrases qui reprennent, les répétitions volontaires, le souffle parfois lourd, presque biblique. Mongault les lissait. Je préfère, avec mes éditeurs, les rendre. Cela fait un texte parfois moins immédiatement séduisant, mais plus juste.
Et puis — c'est mon dernier argument — je crois qu'on a le droit, à chaque génération, à un Tolstoï neuf. C'est le signe qu'il est vivant. Les classiques que personne ne retraduit sont des classiques en voie d'enterrement. C'est aussi pour cela que le travail sur les grands auteurs russes traduits en français doit s'inscrire dans une histoire longue, et non dans la commémoration figée.
Le travail d’une page
Camille Roussel : Comment se déroule, concrètement, le travail d'une page ? Pouvez-vous décrire le passage du premier jet à la version définitive ? On imagine souvent le traducteur en duel avec son texte, à minuit, devant un dictionnaire ouvert.
Marie Lefèvre :Le premier jet est rapide, presque sec. J'écris au kilomètre, environ deux à trois pages par jour, pour ne pas perdre le fil de la phrase. C'est laid, c'est plein de calques du russe, c'est une matière première. À ce stade je ne juge pas, je couche.
Ensuite vient une deuxième passe, deux à trois mois plus tard, où je relis à voix haute en m'éloignant de l'original. C'est là que je commence à entendre les fautes de rythme, les répétitions involontaires, les calques qui pèsent. Je remplace, je coupe, je redistribue.
La troisième passe est la plus longue : elle se fait avec l'éditeur et le préparateur de copie. C'est un travail à quatre mains, parfois conflictuel. On discute chaque choix lexical important, chaque rythme. Cette passe peut durer quatre à six mois. Au total, une page de Tolstoï me coûte environ deux jours de travail effectif, étalés sur trois étapes. Ça n'a rien d'héroïque ni de minuit-ouvert-sur-le-dictionnaire — c'est un métier d'artisan patient.
Le naturel des dialogues
Camille Roussel : Tolstoï est célèbre pour la justesse de ses dialogues — chaque personnage a sa langue, son débit, sa classe sociale. Comment rendez-vous cette polyphonie en français ? Le risque est double : ou trop standardiser, ou tomber dans le pastiche.
Marie Lefèvre :C'est la difficulté la plus passionnante du métier. Tolstoï entend ses personnages avec une finesse stupéfiante : il distingue le parler du moujik, du serviteur, de l'officier de cavalerie, de la grande dame de la cour, de l'enfant. En russe, ces nuances passent par le lexique, la syntaxe, l'usage des particules, les diminutifs.
Ma règle, en français, est de ne jamais chercher d'équivalent dialectal. Le moujik tolstoïen ne parle pas le patois bourguignon — ce serait grotesque. Je travaille plutôt sur le rythme et la longueur des phrases, sur le choix entre vocabulaire abstrait et vocabulaire concret, sur la position des subordonnées. Un personnage paysan aura des phrases courtes, du vocabulaire matériel. Une comtesse aura des subordonnées, des incises, du vocabulaire moral. Le lecteur entend la différence sans qu'on lui mette de costume folklorique.
Pour le naturel, je relis tout à voix haute. Si une phrase de dialogue ne passe pas la voix, elle ne passe pas. C'est mon test ultime.

Verdier, Fayard, Bouquins : les écoles éditoriales
Camille Roussel : Vous travaillez avec plusieurs maisons. Verdier, Fayard, Le Bruit du temps. Chaque éditeur a-t-il une école de traduction, des exigences propres ? Le traducteur doit-il s'adapter à la maison, ou imposer sa manière ?
Marie Lefèvre :Chaque maison a en effet sa culture, et c'est très visible. Verdier, héritière du travail de Gérard Bobillier, défend une traduction exigeante, parfois rugueuse, qui assume le déplacement du français vers la langue source. C'est l'école de Sophie Benech, de Luba Jurgenson — voir notre galerie des grands traducteurs. Les manuscrits sont relus en profondeur, on discute longuement.
Fayard, dans la collection dirigée par Sophie de Sivry, est plus fluide, plus orientée grand public lettré. On y attend une lisibilité immédiate, un français tenu mais accueillant. Le Bruit du temps, sous l'impulsion d'Antoine Jaccottet, défend des projets plus pointus, souvent illustrés, avec un soin typographique remarquable et une patience éditoriale rare aujourd'hui.
Le traducteur ne s'adapte pas servilement, mais il choisit ses livres selon sa parenté avec une maison. Je n'enverrais pas le même Tolstoï à Verdier et à Fayard — je sais pour qui je travaille, et c'est précieux. Cela évite des malentendus et, surtout, cela permet de servir un texte donné dans la chambre d'écho qui lui convient.
Toska, douchá, prostor : les intraduisibles
Camille Roussel : Les mots dits intraduisibles fascinent — toska, douchá, prostor — au point qu'on en a fait des essais entiers, voire des livres de Nabokov. Sont-ils vraiment intraduisibles, ou est-ce une manière de mythifier la difficulté du métier ?
Marie Lefèvre :Je suis toujours méfiante avec ce mythe. Tous les mots sont traduisibles dans un contexte donné — ce qui n'est pas traduisible, c'est l'ensemble du champ sémantique d'un mot d'une langue à l'autre. Toska, ce n'est ni la nostalgie, ni l'angoisse, ni l'ennui : c'est tout cela à la fois, dans une proportion variable selon la phrase. À chaque occurrence, je tranche. Parfois c'est « mélancolie », parfois « cafard », parfois « accablement », parfois « langueur ». Aucun choix n'est universel.
La douchá russe est un autre cas. On la traduit machinalement par « âme », mais elle a une dimension sociale et morale qui débordent l'« âme » française, plutôt religieuse ou philosophique. Quand un personnage de Tolstoï dit qu'untel a une « belle douchá », il ne parle pas de mystique : il parle de qualité humaine, de chaleur, de générosité. « Belle âme » sonne grandiloquent. Je traduis souvent par périphrase, ou je laisse en russe avec une note discrète si le contexte le justifie.
Pour prostor, l'espace ouvert russe, c'est encore autre chose : un mot géographique et émotionnel à la fois. Je n'ai jamais trouvé de solution unique. Tantôt « horizon », tantôt « grand large », tantôt « étendue ». Pour aller plus loin sur ce point, on consultera le glossaire de la traduction que nous tenons à jour.
Le milieu des traducteurs
Camille Roussel : Le milieu de la traduction littéraire russe est petit. André Markowicz, Anne Coldefy-Faucard, Anne-Marie Tatsis-Botton, Sophie Benech, Henri Abril — tout le monde se lit. Y a-t-il une émulation, ou une rivalité ? Comment se situe-t-on dans cette confrérie ?
Marie Lefèvre :Le mot « confrérie » est juste. Nous sommes peut-être quarante traducteurs littéraires russe-français en activité réelle en France, c'est-à-dire dont la traduction est l'activité principale ou centrale. Tout le monde se connaît, se lit, se croise aux Assises d'Arles, aux remises de prix.
Il y a évidemment des choix esthétiques opposés. La rupture Markowicz a divisé la génération précédente, et les positions se sont reconfigurées depuis. Mais l'animosité personnelle est rare : la difficulté du métier crée une solidarité de fait. On s'entraide sur des passages obscurs, on s'envoie des hypothèses de traduction, on relit gratuitement les épreuves d'un confrère pour qui une retraduction sort en même temps que la nôtre.
La vraie rivalité n'est pas entre traducteurs : c'est avec les contraintes de production. Les délais, les rémunérations, la place laissée au texte par les directions marketing. Là, nous sommes tous dans le même bateau.
Le contexte 2022 et le métier
Camille Roussel : Comment l'invasion de l'Ukraine en 2022 a-t-elle changé votre travail au quotidien ? On a entendu des appels au boycott, des positions tranchées des deux côtés. Comment continuer à traduire Tolstoï dans ce contexte ?
Marie Lefèvre :Cela n'a pas changé mon travail dans ses gestes. Tolstoï reste Tolstoï, sa langue est ce qu'elle est, mes choix de traduction obéissent aux mêmes principes. Il aurait été absurde d'arrêter de traduire les classiques russes — ils ne sont pas plus responsables de la guerre que Heine ne l'est de 1939.
Cela a changé le contexte, en revanche. Le marché s'est rétracté : moins de livres russes contemporains achetés par les éditeurs français, des reports de publication, des projets annulés. Les écrivains russes en exil — voir notre dossier sur la littérature de l'émigration — ont pris davantage de place. Je travaille moins sur des contemporains qu'avant 2022, et plus sur les classiques et les exilés.
Sur le fond, j'ai accepté de signer quelques tribunes, j'ai donné quelques entretiens. Mais je crois que la meilleure réponse, pour un traducteur, c'est le travail. Continuer à transmettre une langue et une littérature, c'est résister au repli, et c'est respecter ceux des Russes qui s'opposent à la guerre — et il y en a, beaucoup, qui écrivent, qui traduisent, qui sont en prison ou en exil pour cela.

Vivre du métier en 2026
Camille Roussel : Question rude mais que vos étudiants posent : peut-on vivre, en 2026, de la traduction littéraire du russe en France ? Quels sont les ordres de grandeur, et comment les traducteurs s'organisent-ils ?
Marie Lefèvre :Honnêtement : très peu y arrivent en exclusivité. Le tarif syndical conseillé par l'ATLF tourne autour de 25 à 28 euros le feuillet de 1 500 signes. Pour un roman de 600 000 signes, cela donne autour de 10 000 à 12 000 euros bruts, pour un travail qui demande un an. Ce n'est pas un revenu annuel acceptable.
La majorité d'entre nous combine plusieurs activités : enseignement à temps partiel, traduction technique ou commerciale alimentaire, droits d'auteur sur des fonds anciens, bourses du CNL, résidences. Ceux qui ne traduisent que de la littérature ont souvent une autre source de revenu — héritage, conjoint, retraite.
Le Prix Russophonie, les bourses du CNL, les résidences de traducteurs (Arles, Looren en Suisse, Straelen en Allemagne) jouent un rôle vital. Ils ne remplacent pas un revenu, mais ils permettent de tenir. C'est un métier de passion et de longue endurance, pas un métier de revenu confortable.
Lectures personnelles
Camille Roussel : Pour finir, une question légère : quels livres avez-vous sur votre table de chevet en ce moment ? Russes, français, autres ?
Marie Lefèvre :Je relis Lettres à Olga de Václav Havel, dans la traduction tchèque-française d'Anna et Erika Abrams. C'est un modèle d'humanité tenue, et un modèle de traduction. À côté, Aviateur d'Eugène Vodolazkine, dans la version d'Anne-Marie Tatsis-Botton chez Fayard, que j'utilise pour mon atelier de cette saison.
En français contemporain, je viens de lire L'Inconduite de Pascale Robert-Diard et je relis Annie Ernaux pour la cinquième fois. Je trouve dans son économie de la phrase quelque chose qui m'aide à traduire Tolstoï — ce qui peut sembler paradoxal, mais ne l'est pas.
Et je guette les nouvelles parutions de la jeune génération russe, exilée pour beaucoup, dont une partie commence à percer en français. C'est peut-être la prochaine bibliothèque qu'on aura à construire.
Idées reçues : vrai ou faux
"Une bonne traduction se fait sans dictionnaire."
Faux
Aucun traducteur sérieux ne travaille sans dictionnaires — étymologique, des synonymes, monolingues russes (Ojegov, Dahl), bilingues (Chtcherba). Le mythe du « traducteur qui sait tout » est démenti par l'expérience : c'est précisément la fréquentation continue des outils qui permet la justesse.
"Tolstoï est plus facile à traduire que Dostoïevski."
Plus complexe
Tolstoï a une syntaxe plus tenue et une voix narratrice plus stable, ce qui peut donner cette impression. Mais sa précision lexicale (vocabulaire militaire, agricole, juridique), sa polyphonie sociale et l'extrême tenue de ses phrases longues posent des défis aussi redoutables. Aucun classique russe n'est facile.
"Toute traduction vieillit en cinquante ans."
Vrai
Les versions classiques du XXᵉ siècle restent souvent lisibles mais portent leur date — choix lexicaux, conventions stylistiques, rythme. Chaque génération éprouve le besoin d'une lecture neuve. Cela ne disqualifie pas les anciennes versions : Mongault et Schloezer restent grands.
"L'IA va remplacer les traducteurs littéraires."
Faux
Les outils actuels (DeepL, GPT-4) produisent un premier jet exploitable pour le tout-venant, mais échouent sur la rythmique, la polyphonie, l'ironie, les références culturelles, les choix de registre. Pour un classique russe, ils restent à des années-lumière. Ils peuvent en revanche aider sur les recherches lexicales et la documentation.
"Le traducteur doit s'effacer derrière l'auteur."
Plus complexe
L'idéal d'effacement est une fiction utile mais incomplète. Tout traducteur fait des choix — rythmiques, lexicaux, syntaxiques — qui sont les siens. La parole du traducteur, longtemps refoulée, est aujourd'hui assumée : préfaces, postfaces, entretiens, essais. C'est une maturité du métier, pas une trahison.
Trois choses à retenir
La traduction littéraire est d’abord une lecture lente et une écriture seconde : on lit en russe pendant des années un texte qu’on va ensuite réécrire en français, dans une langue qui doit retrouver le souffle de l’original sans le mimer. Ce n’est ni de la transcription, ni de l’adaptation : c’est une troisième chose, une œuvre seconde dont la valeur tient à la justesse d’écoute.
Le français et le russe ont chacun leur durée — leur rythme propre, leur syntaxe propre, leur économie propre. Le geste du traducteur consiste à respecter la durée russe sans violer la durée française. Tolstoï ne doit pas devenir Flaubert ; mais il doit pouvoir être lu en français contemporain sans qu’on entende le craquement de la transposition.
La parole du traducteur, longtemps tue, devient un sujet littéraire en soi. Préfaces, postfaces, essais, entretiens, conférences : les traducteurs prennent la parole, expliquent leurs choix, débattent. C’est une maturité du métier en France, et c’est une part de ce que le Prix Russophonie et les revues spécialisées comme la nôtre cherchent à accompagner. Pour aller plus loin, on consultera aussi les ressources d’apprentissage de la langue russe et le patrimoine culturel russe en français, qui prolongent ce travail de transmission.
Pour creuser
Cet entretien s’inscrit dans un dossier plus large que nous tenons à jour sur le métier. On lira en parallèle notre essai de référence sur la traduction littéraire du russe vers le français, notre galerie des grands traducteurs du russe en français — Markowicz, Benech, Tatsis-Botton, Henry-Safier — et notre dossier technique sur les difficultés spécifiques de la traduction littéraire russe, qui détaille les six cas, l’aspect verbal, les patronymes et les mots intraduisibles. Pour situer la grande tradition que Marie Lefèvre relie à son travail, voir notre panorama des grands auteurs russes traduits en français.