Pourquoi apprendre le russe par la littérature

Le russe n'est pas une langue facile, et aucune méthode ne peut éviter l'apprentissage patient de l'alphabet cyrillique, des six cas, et de l'aspect verbal. Mais la littérature offre quelque chose que les méthodes n'offrent pas : la musique d'une langue, son rythme, sa densité émotionnelle. Un élève qui apprend avec Pouchkine et Tchekhov apprend non seulement le vocabulaire, mais la voix. Nos amis de langue-russe.fr développent toute une pédagogie de la langue ; nous nous contentons ici d'ouvrir quelques portes.

Six extraits bilingues à découvrir

1. Pouchkine, Eugène Onéguine (incipit)

Мой дядя самых честных правил,
Когда не в шутку занемог,
Он уважать себя заставил
И лучше выдумать не мог.

Mon oncle, homme aux principes les plus honnêtes,
Lorsque, pour de bon, il tomba malade,
Se fit respecter de tous,
Et rien de mieux, vraiment, n'eût pu imaginer.

Traduction d'André Markowicz (Actes Sud / Babel, 2008)

Ce premier quatrain d'Eugène Onéguine est peut-être le passage le plus connu de toute la littérature russe. Le rythme iambique du russe est fluide, la rime cyclique. La traduction française d'André Markowicz reproduit l'alternance et le ton ironique d'une phrase qui sonne presque comme une maxime.

2. Tolstoï, Anna Karénine (incipit)

Все счастливые семьи похожи друг на друга, каждая несчастливая семья несчастлива по-своему.

Toutes les familles heureuses se ressemblent, chaque famille malheureuse l'est à sa façon.

Traduction d'Henri Mongault (Gallimard / Folio)

La phrase est célèbre pour sa construction en miroir : похожи (semblables) face à по-своему (à sa façon). Le russe place la cause du malheur dans la singularité, pas dans une déviation par rapport à la norme. Toute une anthropologie tolstoïenne est déjà là.

3. Tchekhov, La Dame au petit chien

Говорили, что на набережной появилось новое лицо: дама с собачкой.

On disait qu'un nouveau visage était apparu sur la promenade : une dame avec un petit chien.

Traduction d'Édouard Parayre (Folio)

Entrée discrète d'une nouvelle qui va changer la vie de son héros. Notez le diminutif russe собачка (malheureusement intraduisible en un seul mot — « petit chien » est la périphrase la plus juste).

4. Akhmatova, Requiem (extrait)

Нет, и не под чуждым небосводом,
И не под защитой чуждых крыл, —
Я была тогда с моим народом,
Там, где мой народ, к несчастью, был.

Non, ce n'est pas sous une voûte étrangère,
Ni sous la protection d'ailes étrangères, —
J'étais alors avec mon peuple,
Là où mon peuple, malheureusement, était.

Traduction d'Hélène Henri-Safier

Épigraphe d'un poème écrit pendant les purges staliniennes. Le mot несчастью (instrumental de несчастье, malheur) rend impossible de traduire « malheureusement » comme un simple adverbe : c'est une épaisseur morale qui manque au français.

5. Pasternak, Le Docteur Jivago (les vers de Jivago)

Гул затих. Я вышел на подмостки.
Прислонясь к дверному косяку,
Я ловлю в далёком отголоске
Что случится на моём веку.

Le tumulte s'est tu. Je suis sorti sur la scène.
Appuyé contre le montant de la porte,
Je tends l'oreille vers l'écho lointain
De ce qui arrivera dans mon siècle.

Traduction d'Hélène Henry (Gallimard / Folio)

6. Oulitskaïa, Médée et ses enfants (incipit)

Медея Мендес, урождённая Синопли, если не считать её младшей сестры Александры, осталась последней чистокровной гречанкой в семье, поселившейся в незапамятные времена на крымских берегах.

Médée Mendez, née Sinopli, à l'exception de sa plus jeune sœur Alexandra, était restée la dernière Grecque pure sang de la famille, installée depuis des temps immémoriaux sur les rives de Crimée.

Traduction de Sophie Benech (Gallimard / Folio)

Typique d'Oulitskaïa : une phrase longue, dense, qui plante à la fois un personnage, une généalogie et un paysage en une respiration. La syntaxe russe le permet sans lourdeur ; le français doit ruser avec les incises.

Étymologie des grands titres

Titre français Titre russe Note étymologique
Crime et châtiment Преступление и наказание Преступление = « franchissement » (d'une loi morale). Наказание = châtiment-leçon, étymologiquement proche de показ, « montrer ».
Guerre et paix Война и мир Мир signifie à la fois « paix » et « monde », ce qui a permis à Tolstoï un jeu de mots intraduisible : Guerre et (la paix OU le monde).
Les Âmes mortes Мёртвые души Душа (âme) désignait aussi le « serf », unité de recensement fiscal — toute la satire de Gogol tient dans l'équivoque.
Les Frères Karamazov Братья Карамазовы Le nom Карамазов combine кара (châtiment, d'origine turque) et мазать (tacher) — une étymologie d'auteur plus que linguistique.
Le Maître et Marguerite Мастер и Маргарита Мастер ici = « maître » au sens d'artisan / d'écrivain accompli ; le mot est plus humble que « maître » en français.

Vocabulaire de base du lecteur francophone

Voici une poignée de mots qui reviennent si souvent dans les classiques russes qu'il vaut la peine de les reconnaître visuellement, même sans savoir lire le cyrillique.

  • книга (kniga) — livre
  • писатель (pisatel') — écrivain
  • роман (roman) — roman
  • душа (dusha) — âme
  • любовь (lioubov') — amour
  • смерть (smert') — mort
  • снег (sneg) — neige
  • дом (dom) — maison
  • отец (otets) — père
  • мать (mat') — mère
  • время (vremya) — temps
  • жизнь (zhizn') — vie

Et ensuite ?

Si ces quelques lignes vous ont donné envie d'entrer plus loin dans la langue russe, les ressources pédagogiques sérieuses abondent : cours universitaires, méthodes Assimil, plateformes en ligne. Notre site langue-russe.fr tient une place à part dans le paysage francophone. Pour l'instant, contentez-vous de lire à voix haute les six extraits ci-dessus : même sans comprendre, vous entendrez déjà la musique.

Et si la littérature vous intéresse davantage que la langue elle-même, suivez plutôt notre panorama des grands auteurs russes traduits ou notre bibliothèque recommandée.