La littérature russe occupe en France une place singulière. Aucune autre littérature étrangère n’a été si abondamment traduite, commentée, retraduite, enseignée, revisitée. Depuis Le Vicomte de Vogüé et son Roman russe (1886) jusqu’aux retraductions de Markowicz, depuis les premiers Tolstoï lus par Proust jusqu’aux derniers Vodolazkine découverts par les jeunes lecteurs des années 2020, une conversation continue s’est nouée entre la langue russe et la langue française.

Ce panorama ne prétend pas à l’exhaustivité. Il suit un fil : celui des grands auteurs russes qui ont trouvé, à chaque génération, des traducteurs et des éditeurs pour les porter en français. Il nomme les uns et les autres — car un auteur n’existe dans une langue étrangère qu’à travers le geste patient de celles et ceux qui l’y ont fait passer. La conversation franco-russe fut d’ailleurs réciproque : les grands écrivains français du XIXe siècle — Maupassant au premier chef, mais aussi Flaubert, Zola, Mérimée — ont été tôt traduits en russe et lus avec passion par Tolstoï, Tchekhov, Gorki.

Умом Россию не понять...

La Russie, on ne la comprend pas avec la raison...

Fiodor Tiouttchev, 1866

Pouchkine, le père fondateur : trois siècles de traductions

Alexandre Pouchkine (1799-1837) est pour la Russie ce que Dante est pour l’Italie : l’inventeur d’une langue littéraire. Il pose les bases du russe moderne, marie la tradition orale, le français des salons, le slavon d’église. Traduire Pouchkine en français, c’est affronter un paradoxe : rendre dans la langue qui l’a formé la singularité précise de ce qu’il en a fait.

Eugène Onéguine, le défi des traducteurs

Le roman en vers Eugène Onéguine (1833) est le texte le plus retraduit de la littérature russe en français. La prosodie particulière — la « strophe onéguinienne », 14 vers selon un schéma de rimes rigoureux — met à l’épreuve toute tentative. Nabokov, dans son édition commentée en anglais (1964), avait choisi la prose littérale accompagnée de notes fleuves. En français, Jean-Louis Backès (Gallimard, 1996) a tenté le pari d’une version versifiée respectant la strophe. André Markowicz, plus récemment, a donné sa propre version en vers. Chaque tentative est un cas d’école sur ce qu’on sacrifie pour sauver quoi.

La poésie lyrique

La Fille du capitaine, La Dame de pique, Boris Godounov existent en plusieurs traductions françaises de référence. La poésie lyrique pouchkinienne, plus difficile à transposer, demeure partiellement accessible en français : des anthologies et des travaux universitaires y donnent accès, mais aucune traduction intégrale ne s’est imposée comme définitive.

Le siècle d’or : Gogol, Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov

Le XIXe siècle russe produit quatre voix majeures, chacune traduite et retraduite en français.

Nicolas Gogol (1809-1852)

Les Âmes mortes, Le Manteau, Le Revizor, Le Nez, Tarass Boulba circulent en français depuis la fin du XIXe siècle. Les traductions de Henri Mongault pour la Pléiade ont longtemps fait référence. Plus récemment, André Markowicz a retraduit plusieurs textes gogoliens, restituant l’humour, le grotesque, la part de fantastique que les versions antérieures atténuaient parfois. Nabokov, dans son essai Nikolaï Gogol (1944, traduit par Maurice Couturier), a durablement marqué la lecture française de l’auteur.

Léon Tolstoï (1828-1910)

Guerre et Paix, Anna Karénine, Résurrection, La Mort d’Ivan Ilitch, Hadji Mourad sont disponibles en plusieurs traductions de référence. La Pléiade (traductions historiques révisées) et les éditions de poche Babel, Folio, Points offrent des versions modernes. Hélène Henry-Safier a retraduit Anna Karénine en 2019 pour Gallimard. Les romans courts et les nouvelles paysannes circulent dans plusieurs éditions. Tolstoï reste l’auteur russe le plus vendu en France, porté par la longueur romanesque et par la puissance morale qui a toujours captivé le lectorat français.

Fiodor Dostoïevski (1821-1881)

Le cas Dostoïevski, examiné dans notre dossier sur la parole du traducteur, cristallise tous les enjeux. Crime et Châtiment, Les Frères Karamazov, L’Idiot, Les Démons, L’Adolescent coexistent dans les versions Mongault (Pléiade) et Markowicz (Babel). Le Joueur, Les Carnets du sous-sol, Les Nuits blanches existent aussi en plusieurs traductions. Dostoïevski est l’auteur russe qui a exercé l’influence la plus durable sur la pensée française — de Gide à Camus, de Bernanos à Emmanuel Carrère.

Anton Tchekhov (1860-1904)

L’œuvre tchekhovienne — nouvelles, théâtre, récits de voyage — a connu une retraduction majeure sous la direction de Françoise Morvan et André Markowicz (éditions Solin puis Actes Sud, années 2000). Cette version a renouvelé la lecture française d’un auteur longtemps lu dans des traductions datées. Les quatre grandes pièces (La Mouette, Oncle Vania, Les Trois Sœurs, La Cerisaie) y gagnent une oralité que le théâtre français leur avait refusée.

Le siècle d’argent et la grande émigration

Le tournant du XXe siècle voit émerger en Russie une génération poétique d’une densité exceptionnelle. La Révolution de 1917 dispersera une partie de ses acteurs ; Paris et Berlin deviendront les capitales de l’émigration russe.

Anna Akhmatova (1889-1966) et Marina Tsvetaïeva (1892-1941)

Les deux voix féminines majeures du Siècle d’argent ont été traduites par plusieurs générations. Hélène Henry-Safier, Véronique Lossky, Nadine Dubourvieux, Eve Malleret ont donné des versions françaises de référence. Tsvetaïeva, dont la prose autobiographique a trouvé en français un public fidèle, est publiée notamment aux éditions du Seuil, chez Clémence Hiver, à la Nouvelle Revue Française. Akhmatova est accessible dans l’anthologie Minuit/Orphée et dans plusieurs éditions bilingues.

Ossip Mandelstam (1891-1938) et Boris Pasternak (1890-1960)

Mandelstam, mort en déportation, découvert tardivement en France, a bénéficié du travail de Jean-Claude Schneider et Henri Abril pour les éditions La Dogana et Le Bruit du temps. Pasternak, Prix Nobel 1958 pour Le Docteur Jivago, a été traduit pour la première fois par Michel Aucouturier (Gallimard), puis retraduit par Hélène Henry-Safier (Gallimard, 2023). Sa poésie lyrique est rassemblée dans plusieurs volumes bilingues.

Vladimir Nabokov (1899-1977) et Ivan Bounine (1870-1953)

Bounine, Prix Nobel 1933, premier Russe à recevoir ce prix, écrivain de l’émigration parisienne, a toujours eu en France un lectorat fidèle. Les Allées sombres (traduit par Jean-Luc Moreau) et La Vie d’Arseniev sont régulièrement réédités. Nabokov, bilingue russo-anglais, a produit une œuvre partagée entre les deux langues ; ses textes russes ont été traduits par Gilles Barbedette, Dmitri Nabokov, et plus récemment par des traducteurs spécialisés.

Alekseï Rémizov, Andreï Biély, Vélimir Khlebnikov

Les figures plus expérimentales du Siècle d’argent ont trouvé leurs passeurs français : Yvan Mignot pour Khlebnikov (chez Verdier), Georges Nivat pour Biély, Sophie Benech pour plusieurs textes de l’émigration.

Soljenitsyne et le choc du Goulag en français

Alexandre Soljenitsyne (1918-2008) a marqué la France comme peu d’auteurs étrangers. Une journée d’Ivan Denissovitch (1963, traduit en français l’année suivante), Le Pavillon des cancéreux, Le Premier Cercle, et surtout L’Archipel du Goulag (1973-1976, traduction Jacqueline Lafond, Geneviève et José Johannet) ont provoqué un choc politique et intellectuel durable. Les intellectuels français des années 1970 (Glucksmann, Lévy, Aron) ont largement organisé leur critique du totalitarisme soviétique autour de la lecture de Soljenitsyne.

Varlam Chalamov (1907-1982)

À côté de Soljenitsyne, la voix de Chalamov, plus sèche, plus désenchantée, est arrivée plus tardivement en France. La traduction intégrale des Récits de la Kolyma par Sophie Benech (Verdier, 2003-2015, en six volumes) a été un événement majeur. Elle a valu à sa traductrice le Prix Russophonie en 2012 et installé Chalamov comme une voix majeure du XXe siècle.

Nadejda Mandelstam, Lydia Tchoukovskaïa, Evguénia Guinzbourg

Les mémoires féminins du stalinisme — Contre tout espoir de Nadejda Mandelstam, La Maison déserte de Lydia Tchoukovskaïa, Le Vertige d’Evguénia Guinzbourg — ont trouvé en français un lectorat durable. Ces textes, souvent retraduits ou réédités, constituent un corpus de référence pour comprendre la Russie soviétique au ras des existences.

Les contemporains traduits : Oulitskaïa, Chichkine, Akounine, Vodolazkine, Makine

Depuis les années 1990, plusieurs voix contemporaines se sont imposées en France.

Ludmila Oulitskaïa (née en 1943)

Traduite principalement par Sophie Benech (Gallimard), Ludmila Oulitskaïa est sans doute la romancière russe contemporaine la plus lue en France. Sonietchka, Médée et ses enfants, Le Cas du docteur Koukotski, Daniel Stein, interprète, Le Chapiteau vert ont tous rencontré un public fidèle. Son œuvre mêle chronique familiale juive russe, interrogation spirituelle, attention aux destins individuels sous les régimes successifs. Voix critique du régime actuel, elle vit désormais en partie à Berlin.

Mikhaïl Chichkine (né en 1961)

La Suzanne des cheveux, Dans les pas de Byron et Tolstoï, La Lettre, Cheveu de Vénus — traduits notamment par Laure Troubetzkoy (Fayard, Noir sur Blanc). Chichkine vit en Suisse depuis 1995. Son écriture polyphonique, érudite, tressant archives et fiction, passe pour l’une des plus exigeantes de la prose russe contemporaine. Auteur ouvertement critique du régime, il a été l’un des premiers à refuser publiquement la représentation officielle de la Russie dans les foires littéraires.

Boris Akounine (né en 1956)

Pseudonyme de Grigori Tchkhartichvili, Akounine est l’auteur de la série Eraste Fandorine, romans policiers historiques situés dans la Russie impériale. Traduit par Paul Lequesne puis Odile Belkeddar (Presses de la Cité, Noir sur Blanc), il a connu un large succès de lecture en France. Exilé, il publie désormais régulièrement des prises de position critiques sur la situation russe contemporaine.

Andreï Makine (né en 1957)

Cas particulier : Makine écrit directement en français depuis son installation à Paris en 1987. Le Testament français, prix Goncourt et prix Médicis 1995, reste son livre le plus connu. Son œuvre — une vingtaine de romans — interroge l’expérience russe depuis la langue française. Élu à l’Académie française en 2016.

grands-auteurs-russes-traduits

Evgueni Vodolazkine (né en 1964)

Médiéviste de formation, Vodolazkine a publié Laurus (2012, traduit en français en 2014 chez Fayard puis réédité chez Noir sur Blanc par Anne-Marie Tatsis-Botton), roman hagiographique moderne sur la Russie du XVe siècle qui a rencontré un grand succès international. L’Aviateur, Brisbane, Une histoire de l’île prolongent cette veine où l’érudition médiévale nourrit la fiction contemporaine.

Guelassimov, Lebedev, Guirchovitch

Andreï Guelassimov (L’Année du mensonge, Rachel, chez Actes Sud), Sergueï Lebedev (La Limite de l’oubli, L’Année du cométaire, chez Verdier, traductions de Luba Jurgenson), Leonid Guirchovitch (Têtes interverties, Apologie de la fuite, chez Verdier) complètent ce paysage d’auteurs contemporains exigeants.

La voie du roman historique : du Docteur Jivago à Laurus

Le roman historique occupe une place particulière dans la tradition russe. Tolstoï avec Guerre et Paix en avait fixé le modèle ; Pasternak avec Le Docteur Jivago l’a refondé pour le XXe siècle ; Vodolazkine avec Laurus l’a réinventé pour le lecteur contemporain.

Dans cette lignée, plusieurs auteurs contemporains revisitent l’histoire russe : Vladimir Sorokine dans Le Lard bleu et La Journée d’un opritchnik (représentant majeur du postmodernisme russe, traduit chez L’Olivier), Dmitri Bykov dans sa fresque Le Deuxième Livre, Gouzel Iakhina dans Zouleikha ouvre les yeux (Noir sur Blanc, traduction de Maud Mabillard) et Les Enfants de la Volga.

Les écrivaines : Petrouchevskaïa, Tolstaïa, Iakhina, Rubina

La prose féminine russe contemporaine représente une part considérable de l’édition.

Lioudmila Petrouchevskaïa (née en 1938) — Nouvelles noires, contes cruels, théâtre. Traduite chez Christian Bourgois notamment. Maîtresse d’une écriture sèche, observatrice d’une société russe en état de fatigue permanente.

Tatiana Tolstaïa (née en 1951) — Le Slynx (Robert Laffont, traduction de Christophe Glogowski), essayiste et romancière, arrière-petite-nièce de Léon Tolstoï. Une prose cultivée, ironique, érudite.

Gouzel Iakhina (née en 1977) — Révélée internationalement par Zouleikha ouvre les yeux (2015, traduit en français en 2017 chez Noir sur Blanc), qui retrace le destin d’une femme tatare déportée sous Staline. Les Enfants de la Volga prolonge l’exploration des minorités dans l’URSS stalinienne.

Dina Rubina (née en 1953) — Écrivaine russo-israélienne, installée à Jérusalem, traduite ponctuellement en français. Œuvre abondante mêlant chronique familiale, Jérusalem, mémoire juive russe.

Elena Tchijova, Alissa Ganieva, Olga Slavnikova, Marina Stepnova complètent ce paysage. Toutes ne sont pas également disponibles en français : le travail de traduction et d’édition continue d’en explorer les reliefs.

Les éditeurs qui portent la littérature russe en France

Un panorama serait incomplet sans les maisons qui portent ce travail.

Gallimard

Collection Du monde entier, collection Bibliothèque de la Pléiade, collection L’Étrangère. Gallimard publie les classiques (Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov, Pasternak) et plusieurs contemporains majeurs (Oulitskaïa). La Pléiade russe constitue un monument éditorial comparable en ampleur à la Pléiade française.

Actes Sud

Collection Lettres russes, dirigée historiquement par Hubert Nyssen, aujourd’hui par Anne-Marie Métailié et collaborateurs. La collection Babel (poche) a accueilli les retraductions d’André Markowicz. Maison centrale pour la fiction russe contemporaine.

Verdier

Collection Slovo, maison discrète mais exigeante, publie la poésie (Khlebnikov, Mandelstam), la prose expérimentale, les essais. Luba Jurgenson y a publié plusieurs de ses traductions de Chalamov et Lebedev.

Noir sur Blanc

Maison franco-polonaise spécialisée dans les littératures slaves. Publie des classiques (dans des éditions soignées) et des contemporains (Akounine, Iakhina, Vodolazkine).

Le Bruit du temps

Maison indépendante fondée en 2008, qui consacre une part importante de son catalogue à la littérature russe : Mandelstam, Rémizov, Andreï Biély, textes de l’émigration. Éditions typographiquement soignées.

L’Âge d’Homme

Maison fondée à Lausanne par Vladimir Dimitrijević, historiquement centrale pour les littératures slaves. Catalogue considérable, parfois difficile à trouver, toujours précieux.

Interférences

Fondée par Sophie Benech, maison associée à la traduction russe la plus exigeante : Isaac Babel, Léon Chestov, Boris Pasternak.

Christian Bourgois, Robert Laffont (Pavillons), José Corti, Inculte, Macha Publishing

Tous contribuent, à des échelles variées, à maintenir la littérature russe dans le paysage éditorial français.

Книги имеют свою судьбу в зависимости от того, как их принимает читатель.

Les livres ont leur destin, selon la manière dont les reçoit le lecteur.

Terentianus Maurus, repris par les lettrés russes du XIXe siècle

Lire aujourd’hui la littérature russe en français

La conversation entre la langue russe et la langue française se poursuit, malgré les bouleversements politiques récents. Les auteurs en exil ou en opposition intérieure continuent d’écrire et d’être traduits. Les classiques bénéficient de retraductions qui renouvellent leur lecture. Les jeunes traducteurs formés dans les masters spécialisés prennent la relève des générations précédentes.

Le Prix de la Russophonie a, depuis 2006, accompagné cette continuité en récompensant chaque année une traduction remarquable. Il a contribué à rendre visible le travail de celles et ceux qui, dans l’ombre des auteurs, font exister la littérature russe en français. Son existence elle-même rappelle que la littérature, quand elle est portée par une parole de traducteur rigoureuse, traverse les frontières et les époques.

Le lecteur français dispose aujourd’hui d’un corpus russe d’une richesse exceptionnelle. Trois siècles de littérature, plusieurs dizaines d’auteurs majeurs, des milliers de pages traduites et retraduites : une bibliothèque que peu de littératures étrangères peuvent rivaliser. À condition d’accepter que toute lecture d’un texte russe en français reste une lecture de seconde main — la main, précisément, de celles et ceux qui l’ont fait passer. C’est le sens même de la littérature russe contemporaine en France : une rencontre toujours médiée, toujours recommencée, toujours vivante.