Sans eux, Dostoïevski, Chalamov, Pasternak ou Iakhina n’existeraient pas en français. Portrait d’une confrérie qui façonne, depuis un siècle, notre bibliothèque russe.

On parle peu des traducteurs. Leur nom apparaît en petits caractères sur la page de titre, parfois au verso. Ils sont pourtant les vrais passeurs : la version que vous lisez de Dostoïevski, de Pasternak, de Chalamov, n’est pas de l’auteur, elle est de leur traducteur. Changer de traducteur, c’est changer de livre — l’histoire de la lecture russe en France l’a démontré plusieurs fois au XXᵉ siècle.

Nous proposons ici une galerie, nécessairement partielle, de ces figures qui ont construit, depuis les années 1920, la bibliothèque russe en français. Un siècle d’éditeurs exigeants — Gallimard, Plon, Le Seuil, Actes Sud, Verdier, Noir sur Blanc, Fayard, L’Âge d’homme, Interférences — a soutenu ce travail. Sans eux, la littérature russe serait, dans notre langue, une abstraction.

Boris de Schloezer : le fondateur

Boris de Schloezer (1881-1969) est la figure tutélaire. Né à Vitebsk dans une famille de la petite noblesse russo-polonaise, beau-frère du compositeur Alexandre Scriabine, il s’installe à Paris en 1921 et devient, en quelques années, le principal lecteur-traducteur russe de Gallimard. C’est lui qui donne au français moderne ses Crime et Châtiment, Les Frères Karamazov, Le Joueur — traductions qui feront autorité jusqu’aux retraductions de Markowicz.

Schloezer n’est pas qu’un traducteur. C’est un érudit complet : philosophe (il traduit et introduit Léon Chestov), musicologue (son Introduction à J.-S. Bach, 1947, est un classique), critique (il signe dans la NRF). Son travail de traducteur s’inscrit dans une ambition générale de passage culturel : rendre la pensée russe accessible à la génération française qui lit Bergson, Valéry, Gide.

Переводчик — это лицо автора в другой стране.

Le traducteur est le visage de l'auteur dans un autre pays.

Boris de Schloezer, NRF, janvier 1935

Sa méthode est celle d’une génération : fluidité, naturel, respect des conventions stylistiques françaises. Elle sera précisément ce que la génération de Markowicz contestera. Mais sans Schloezer, il n’y aurait pas eu d’école française de la traduction russe à contester.

André Markowicz : la rupture Dostoïevski

André Markowicz (né en 1960 à Prague, élevé à Paris, fils de la traductrice Daniel Epstein) entreprend à partir de 1991, aux éditions Actes Sud dans la collection Babel, la retraduction intégrale des romans de Dostoïevski. Dix volumes, parus entre 1991 et 2002 : Les Démons, Les Frères Karamazov, L’Idiot, Crime et Châtiment, Les Humiliés et les offensés, L’Adolescent, Netotchka Nezvanova, Le Joueur, Souvenirs de la maison des morts, Carnets du sous-sol.

Une autre manière de traduire

Markowicz rompt explicitement avec Schloezer. Son principe, qu’il emprunte au théoricien Henri Meschonnic, est que la traduction doit respecter la rythmique de l’original, non ses conventions apparentes. Dostoïevski, dans le russe, écrit mal : des phrases qui se reprennent, des répétitions, des ruptures, des lourdeurs, des emportements. Les traducteurs du XXᵉ siècle corrigeaient cela au nom d’un français classique. Markowicz refuse : il restitue la rugosité, au prix d’un français parfois inconfortable.

Le débat a été violent dans les années 1990. Certains critiques — dont Pierre Assouline — ont salué ; d’autres ont accusé Markowicz de « barbariser » la littérature. Trente ans plus tard, l’édition Babel fait référence : c’est elle qu’on enseigne à la Sorbonne, c’est elle que citent les chercheurs, c’est elle que prolongent les retraductions suivantes. Markowicz a par ailleurs traduit le théâtre de Tchekhov (avec Françoise Morvan), Pouchkine, Gogol, et animé depuis 2010 une importante page Facebook qui diffuse quotidiennement ses traductions de poésie russe.

Jean-Louis Backes : la filiation universitaire

Jean-Louis Backes (né en 1940) est professeur émérite de littérature comparée à la Sorbonne. Son œuvre de traducteur est moins volumineuse que celle de Markowicz, mais décisive pour deux auteurs : Mikhaïl Boulgakov (il cosigne avec Claude Ligny la traduction de La Garde blanche chez Robert Laffont) et Boris Pasternak (il traduit la poésie dans Ma sœur la vie chez Gallimard). Il est aussi un théoricien : son essai Poétique comparée (PUF, 2007) articule la réflexion sur la traduction et sur le rythme poétique qu’avait initiée Meschonnic.

Hélène Henry-Safier : la traductrice de Pasternak

Hélène Henry-Safier, professeure à la Sorbonne, est la grande spécialiste française contemporaine de Boris Pasternak. Elle a reçu le Prix Russophonie en 2013 pour sa traduction de Boris Pasternak de Dmitri Bykov (Fayard, 2011), biographie monumentale de mille pages dont la traduction est elle-même un tour de force. Elle a aussi traduit les lettres et la prose autobiographique de Pasternak, et dirigé plusieurs volumes de la Pléiade consacrés à la poésie russe.

Son travail prolonge celui de Louis Martinez et Michel Aucouturier, qui avaient donné le Docteur Jivago à Gallimard en 1958. Henry-Safier appartient à une génération de traductrices universitaires — avec Luba Jurgenson — pour qui la traduction prolonge la recherche et inversement.

Sophie Benech : la traductrice-éditrice

Sophie Benech est une figure atypique. Traductrice de Chalamov (Prix Russophonie 2010 pour Contes de Kolyma chez Verdier), elle est aussi éditrice : elle a fondé en 2005 la maison Interférences, à Paris, où elle publie Boris Pilniak, Léonid Andreiev, Vassili Grossman, Nadejda Mandelstam, Iouri Bouida. Elle a également traduit Ludmila Oulitskaïa, Svetlana Alexievitch, et contribué à plusieurs éditions de la Pléiade.

Son cas éclaire un aspect du métier : le traducteur, en France, est souvent aussi un découvreur. Benech choisit les livres qu’elle traduit ; elle en obtient les droits ; elle les publie elle-même quand les maisons établies renoncent. Cette double casquette est devenue relativement commune — Yves Gauthier, Christine Zeytounian-Beloüs, Jean-Philippe Jaccard la partagent.

Luba Jurgenson : la traductrice et la théoricienne

Luba Jurgenson, née à Moscou en 1958, arrivée en France en 1975, est professeure à la Sorbonne où elle co-dirige le séminaire sur la littérature russe du XXᵉ siècle. Elle a traduit Sacha Sokolov (L’École des idiots, Gallimard 1986), Varlam Chalamov, Nadejda Mandelstam, Léonid Guirchovitch, Sergueï Lebedev. Prix Russophonie 2011 pour Apologie de Pluchkine de Vladimir Toporov (Verdier), elle a également publié plusieurs essais — dont Au lieu du péril (Verdier, 2014) — qui réfléchissent sur le bilinguisme et l’écriture dans deux langues.

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Jurgenson incarne une position particulière dans le champ : elle est russophone de naissance, francophone d’adoption, et sa théorie de la traduction s’enracine dans cette expérience. Sa collaboration éditoriale avec Verdier a donné naissance à une des grandes collections russes contemporaines en français.

Christine Zeytounian-Beloüs, Yves Gauthier, Anne-Marie Tatsis-Botton

Trois noms parmi les plus actifs aujourd’hui. Christine Zeytounian-Beloüs, double lauréate du Prix Russophonie (2010 pour Andreï Biély, 2019 pour Manaraga de Vladimir Sorokine), traduit aussi bien la prose classique (Biély, Soljenitsyne) que les contemporains (Olga Slavnikova, Mikhaïl Chichkine). Yves Gauthier s’est spécialisé dans la prose aventureuse et populaire : il a traduit Ilya Boyashov (Le Chemin de Mourom), Andreï Roubanov, Guzel Iakhina. Anne-Marie Tatsis-Botton est la traductrice attitrée d’Evgueni Vodolazkine chez Fayard (Laurus, L’Aviateur, Brisbane).

À cette liste, il faut ajouter Joëlle Dublanchet (Guelassimov, Tolstoï contemporains, Actes Sud), Maud Mabillard (Iakhina, chez Noir sur Blanc), Cécile Térouanne (plusieurs titres chez Gallimard). La communauté française des traducteurs du russe compte aujourd’hui une cinquantaine d’actifs, concentrée pour moitié à Paris et pour moitié en province.

Une école française de la traduction russe ?

Peut-on parler d’une école française de la traduction du russe ? Oui, avec nuances. Cette école a ses lieux (la Sorbonne, l’INALCO, l’ENS) ; ses éditeurs (Gallimard, Actes Sud, Verdier, Noir sur Blanc, Fayard, Interférences) ; ses prix (le Prix Russophonie, depuis 2007, qui a structuré la reconnaissance professionnelle) ; ses querelles (la rupture Schloezer/Markowicz ; la question du rythme ; la question de la retraduction). Elle a aussi ses figures silencieuses : traducteurs sans notoriété publique, qui passent pourtant dix ans sur un roman.

Traduire le russe en français, ce n’est pas faire passer un livre d’une langue à une autre ; c’est lui inventer un deuxième foyer d’existence.

Cette invention est collective. Chaque génération corrige la précédente, tout en lui devant tout. Markowicz n’existerait pas sans Schloezer ; Benech n’existerait pas sans la génération de 1970 qui a introduit Chalamov ; Jurgenson n’existerait pas sans la filière universitaire qu’a fondée Jacques Catteau à la Sorbonne. Le lecteur français qui lit aujourd’hui Vodolazkine, Iakhina ou Lebedev hérite d’un siècle de travail — souvent mal payé, toujours peu visible, mais déterminant.

Pour prolonger la réflexion technique sur ce que traduire le russe implique concrètement, voir notre dossier sur les difficultés de la traduction littéraire russe ; et pour le cadre historique, notre panorama sur la traduction littéraire russe-français.

FAQ

Qui est Boris de Schloezer ?

Boris de Schloezer (1881-1969), né à Vitebsk, installé à Paris en 1921, est le premier grand traducteur moderne du russe en français. Il traduit pour Gallimard Dostoïevski, Chestov, Rozanov, Berdiaev. Son « Crime et Châtiment » fait autorité pendant un demi-siècle avant la refonte de Markowicz.

Pourquoi la retraduction de Dostoïevski par André Markowicz a-t-elle fait date ?

Entre 1991 et 2002, Markowicz retraduit chez Actes Sud/Babel les dix romans de Dostoïevski. Son parti pris rompt avec la tradition schloezerienne : il restitue la rugosité, les répétitions, les ruptures stylistiques de l’original. Cette rupture, inspirée de Meschonnic, a reconfiguré la manière de lire Dostoïevski en français.

Qui a traduit Pasternak en français ?

Le « Docteur Jivago » a été traduit en 1958 par Michel Aucouturier et Louis Martinez chez Gallimard. Jean-Louis Backes a traduit la poésie. Hélène Henry-Safier, Prix Russophonie 2013, est aujourd’hui la grande spécialiste française de Pasternak.

Que traduit Sophie Benech ?

Sophie Benech, Prix Russophonie 2010 pour les « Contes de Kolyma » de Chalamov chez Verdier, dirige depuis 2005 la maison Interférences où elle publie Pilniak, Grossman, Andreiev, Mandelstam, Bouida. Elle traduit aussi Oulitskaïa et Alexievitch.

Quel est le rôle de Luba Jurgenson dans la traduction du russe en France ?

Luba Jurgenson, professeure à la Sorbonne, a traduit Sokolov, Chalamov, Mandelstam, Guirchovitch, Lebedev. Prix Russophonie 2011. Son essai « Au lieu du péril » (2014) est une réflexion de référence sur le bilinguisme et la traduction.

Qui sont les autres traducteurs contemporains à connaître ?

Christine Zeytounian-Beloüs (Biély, Sorokine, double Prix Russophonie), Yves Gauthier (Boyashov, Iakhina), Anne-Marie Tatsis-Botton (Vodolazkine chez Fayard), Joëlle Dublanchet (Guelassimov), Maud Mabillard (Iakhina chez Noir sur Blanc) comptent parmi les plus actifs aujourd’hui.