Traduire Dostoïevski, c’est d’abord écouter une voix qui parle trop vite, se reprend, s’emballe, revient en arrière ; puis chercher en français une cadence qui ne mente pas à cette fièvre. Traduire Tchekhov, c’est au contraire veiller à ce que rien ne vienne alourdir un silence. Traduire Tolstoï, c’est accepter de longues phrases déliées où le français, par peur de l’ennui, voudrait glisser une virgule en trop.
La parole du traducteur se situe toujours là, dans cette zone d’arbitrage où le texte russe oblige le français à renoncer à lui-même. Elle se tait sous la couverture du livre, rangée en petits caractères près du copyright, mais c’est elle que nous lisons lorsque nous croyons lire l’original. Longtemps effacée derrière l’auteur, cette parole revient au premier plan depuis une trentaine d’années, portée par une génération de passeurs qui assument la part créatrice de leur geste.
Ce dossier propose de suivre cette parole du traducteur à travers un siècle de littérature russe en français : des premiers ateliers de l’entre-deux-guerres aux retraductions contemporaines, des mots intraduisibles aux débats sur la rémunération, de l’invisibilité historique à la lente reconnaissance d’un métier.
Перевод — это автопортрет переводчика.
La traduction est l'autoportrait du traducteur.
Korneï Tchoukovski, Grand art
La parole du traducteur, ou le deuil d’un mot pour l’autre
Toute traduction commence par un deuil. Le mot russe que l’on tenait serré dans la main s’échappe au moment de le déposer en français ; il reste une trace, un parfum, rarement l’équivalent exact. Le traducteur passe ses heures à négocier ces petits deuils, à choisir ce qu’il accepte de perdre pour sauver l’essentiel — le rythme, l’image, la tonalité émotionnelle, la charge culturelle.
Antoine Berman, dans L’Épreuve de l’étranger (1984), parlait d’une éthique de la traduction : accueillir la langue étrangère comme une hôte, sans la franciser de force ni la laisser inintelligible. Le russe, avec ses six cas grammaticaux, son double aspect verbal, son alphabet propre, impose une hospitalité particulière. Le traducteur doit décider à chaque paragraphe jusqu’où il laisse entrer la syntaxe russe dans la phrase française, jusqu’où il réécrit en « bon français ».
Cette tension fonde la parole du traducteur moderne. On ne lui demande plus seulement de produire un texte lisible ; on attend qu’il rende audible un accent, une façon de penser, une manière d’habiter les mots. La préface du traducteur, jadis facultative, devient un lieu d’exposition du travail : André Markowicz, Hélène Henry-Safier, Luba Jurgenson y exposent leurs choix, justifient leurs ruptures, nomment leurs dettes.
Les pièges structurels du russe : temps, aspect, cas, genre
Avant même d’aborder le lexique, le russe impose au français des contorsions grammaticales que le lecteur ne soupçonne pas.
L’aspect verbal
Le russe ne conjugue pas d’abord selon le temps, mais selon l’aspect. Deux verbes presque jumeaux existent pour chaque action : l’un décrit un processus (imperfectif : делать, faire), l’autre son achèvement (perfectif : сделать, avoir fait, fait jusqu’au bout). Cette opposition traverse toute la langue. Le français n’a pas d’équivalent direct : il compense par le jeu du passé simple, de l’imparfait, du passé composé, des auxiliaires. Une phrase de Tolstoï où les aspects alternent pour suggérer la coexistence d’une action habituelle et d’un moment décisif exige souvent plusieurs essais avant de trouver une cadence française convaincante.
Les cas grammaticaux
Le russe décline les noms, les adjectifs, les pronoms selon six cas : nominatif, génitif, datif, accusatif, instrumental, prépositionnel. Cette richesse morphologique permet une liberté d’ordre des mots que le français, largement dépendant de la place pour signaler la fonction, ne peut pas reproduire. Une phrase russe peut placer le sujet en fin, le complément en tête, sans ambiguïté. En français, la même souplesse produirait du charabia. Le traducteur rétablit un ordre canonique, et avec lui une neutralité que l’original n’avait pas. Pour qui souhaite entrer plus avant dans ces mécanismes, les ressources pédagogiques consacrées à la langue russe donnent un arrière-plan utile avant d’aborder la question de sa traduction.
Le genre et les diminutifs
La langue russe use abondamment des diminutifs, des hypocoristiques, des suffixes affectifs. Катюша n’est pas Катя, qui n’est pas Екатерина : chaque forme situe une relation, un âge, un registre. Le français, avare de telles nuances, doit gloser ou renoncer. Traduire un dialogue tchekhovien où un personnage glisse en trois lignes de la forme officielle à la forme tendre demande un doigté particulier : on ne peut pas tout rendre, on peut marquer le glissement par un autre moyen — le tutoiement, un prénom différent, un ton.
La négation et l’indirection
Le russe construit la négation autrement que le français. Il multiplie les doubles négations, les structures impersonnelles (мне кажется, il me semble), les tournures passives qui n’ont pas d’équivalent exact. Le français, plus direct, a tendance à redresser. Là encore, le traducteur choisit : rester fidèle à l’indirection russe au risque d’une étrangeté, ou naturaliser au risque d’aplatir la pensée.
Les mots intraduisibles : toska, pochlost, pravda, soudba, doucha
On parle volontiers de mots « intraduisibles ». L’expression est commode mais fausse : tout se traduit, rien ne se traduit intégralement. Certains mots russes concentrent une telle charge culturelle qu’ils obligent le traducteur à développer, paraphraser, parfois à laisser le mot russe dans le texte avec une note.
Тоска (toska) — Nabokov, dans sa traduction commentée d’Eugène Onéguine, y consacre une note célèbre. Ce n’est ni le spleen, ni l’ennui, ni la nostalgie, ni la mélancolie, c’est les quatre à la fois, avec en plus une vague angoisse existentielle, un manque dont on ignore l’objet. Dostoïevski en fait un mot-climat, Pouchkine un mot-saison. En français, on jongle entre « angoisse », « mélancolie », « cafard », « langueur » selon le contexte — aucun n’est juste.
Пошлость (pochlost) — Vulgarité satisfaite, médiocrité prétentieuse, platitude bouffie d’elle-même. Nabokov y consacra des pages dans Nikolaï Gogol (1944), estimant que c’est l’ennemi que Gogol a passé sa vie à combattre. Le mot n’a pas d’équivalent français : « vulgarité » est trop neutre, « bêtise » trop général. Les traducteurs le laissent parfois en russe, entre guillemets, avec une note.
Правда (pravda) — Vérité et justice à la fois. La langue russe distingue истина (istina, vérité ontologique, exactitude) de правда (pravda, vérité morale, ce qui est juste). Quand Soljenitsyne écrit qu’il cherche la pravda, il ne dit pas qu’il cherche la vérité des faits mais qu’il cherche la justice faite au réel. Traduire « vérité » aplatit ; traduire « justice » déplace ; il faut souvent un circonlocution.
Судьба (sudba) — Destin, sort, part échue. Le mot a une coloration que « destin » n’a pas : il contient l’idée d’une attribution, d’une part reçue. Traduire « destin » est correct mais perd cette dimension de don passif.
Удаль (oudal) — Hardiesse, panache, fougue téméraire, quelque chose entre la bravoure du cosaque et la démesure joyeuse. Le mot est proprement russe, indissociable de l’imaginaire de la steppe et du кутёж (banquet prolongé). « Hardiesse » est pâle, « panache » trop théâtral.
Душа (doucha) — L’âme, mais pas au sens chrétien étroit : l’intériorité, la chaleur humaine, la capacité d’être touché. Les Russes disent facilement de quelqu’un qu’il « a une grande âme » sans connotation religieuse. Traduire « âme » marche, mais dans un texte contemporain non religieux, cela peut sonner désuet en français.
« Un traducteur est un être qui a fait vœu de pauvreté lexicale. Il doit renoncer au mot qu’il aime pour en choisir un qui lui ressemble à peine. » — Valery Larbaud, Sous l’invocation de saint Jérôme (1946)
Un siècle de traducteurs : de Boris de Schloezer à Sophie Benech
La parole du traducteur français du russe s’inscrit dans une lignée qu’on peut suivre sur un siècle.
Boris de Schloezer (1881-1969) — Beau-frère de Scriabine, ami de Chestov, traducteur prolifique dans les années 1920-1930. On lui doit les premières traductions françaises convaincantes de Léon Chestov, une grande partie de Rozanov, et des passages de Dostoïevski. Sa prose française garde une élégance classique que la génération suivante trouvera parfois lissante.
Henri Mongault (1888-1941) — Pilier de la Pléiade, traducteur de Tolstoï, Dostoïevski, Gogol, Gontcharov. Pendant près d’un demi-siècle, les lecteurs français ont lu la littérature russe à travers sa langue : précise, un peu chambre, légèrement académique. Le débat sur la retraduction des classiques passera largement par la critique de son héritage.
Jean Cathala (1908-1974) — Installé en Lituanie, traducteur prolifique de la littérature soviétique et classique. Version de référence pour plusieurs générations avant les retraductions des années 1990.
Michel Aucouturier (1933-2017) — Spécialiste de Pasternak, Mandelstam, Tsvetaïeva, professeur à la Sorbonne, introducteur majeur du Siècle d’argent en France. Sa traduction du Docteur Jivago et ses essais sur la poésie russe ont formé une génération.
Jean-Louis Backès — Traducteur de Pouchkine (Eugène Onéguine en vers en 1996), de Tolstoï, d’Akhmatova. Sa préoccupation : rendre la musique des vers russes par un équivalent français qui ne trahisse ni la prosodie ni le sens.
Hélène Henry-Safier — Traductrice de Pasternak, Akhmatova, Tsvetaïeva, auteur d’une biographie remarquée de Pasternak. Figure majeure de la traduction poétique contemporaine.
André Markowicz (né en 1960) — Le cas à part, dont nous parlerons plus bas.
Sophie Benech — Traductrice d’Isaac Babel, de Varlam Chalamov, de Svetlana Alexievitch, de Ludmila Oulitskaïa. Fondatrice des éditions Interférences. Figure centrale du Prix de la Russophonie, lauréate en 2012 pour sa traduction des Récits de la Kolyma de Chalamov.
Luba Jurgenson — Née à Moscou, installée en France, universitaire à la Sorbonne, traductrice de Chalamov, Leonid Guirchovitch, Sergueï Lebedev. Auteure d’essais essentiels sur la traduction et la mémoire du Goulag.
Yvan Mignot — Traducteur de Vélimir Khlebnikov, figure discrète mais essentielle de la poésie russe moderne en français.
Christine Zeytounian-Beloüs, Anne Coldefy-Faucard, Anne-Marie Tatsis-Botton, Hélène Sinany, Hélène Chatelain, Yves Gauthier, Françoise Lhoest, Marianne Gourg-Antuszewicz — Tous membres actifs du jury ou lauréats du Prix de la Russophonie, ils forment le tissu vivant de la traduction russe contemporaine en France.
Le chantier Dostoïevski : d’Henri Mongault à André Markowicz
Le cas Dostoïevski condense tous les enjeux de la retraduction.

L’héritage Mongault
Pendant un demi-siècle, Henri Mongault a donné à Dostoïevski une voix française. Son travail pour la Pléiade était soigné, fiable, élégant. Mais il lissait : Dostoïevski écrit vite, mal, avec des répétitions, des ruptures de syntaxe, des familiarités, des pages qui basculent du grave au grotesque. Mongault rétablissait un français châtié. Le lecteur français découvrait un Dostoïevski propre, là où le lecteur russe lisait un écrivain en fièvre.
L’arrivée de Markowicz
Dans les années 1990, André Markowicz entreprend, chez Babel (Actes Sud), la retraduction intégrale de l’œuvre de Dostoïevski — un chantier d’une quinzaine d’années. Son principe : rendre l’oralité, les répétitions, la maladresse contrôlée, la vitesse. Il refuse de corriger Dostoïevski en français, il veut qu’on entende sa voix telle qu’elle est.
La réception fut passionnée. Une partie de la critique salua la révélation d’un Dostoïevski inconnu, nerveux, irrespirable au bon sens. Une autre partie reprocha à Markowicz d’avoir rendu le texte laid, d’avoir produit un « Dostoïevski en traducteur ». Le débat dépassa vite la traduction pour interroger ce qu’on attend d’une traduction littéraire : produire un beau texte français, ou restituer l’étrangeté d’un auteur étranger ?
Un débat toujours ouvert
Vingt-cinq ans plus tard, le Dostoïevski de Markowicz s’est imposé comme référence dans les éditions de poche Actes Sud/Babel, sans avoir éliminé celui de Mongault (toujours en Pléiade). Les deux coexistent, et c’est peut-être la meilleure issue : le lecteur peut comparer, choisir, entendre que toute traduction est un geste interprétatif.
Le chantier Dostoïevski a ouvert la voie. Pasternak a été retraduit (Hélène Henry-Safier), Tolstoï partiellement (chez Gallimard et Actes Sud), Boulgakov (chez Robert Laffont puis Inculte), Tchekhov (chez José Corti et Gallimard). Chaque retraduction est l’occasion d’une discussion publique sur la parole du traducteur et les choix qu’elle impose.
La parole du traducteur aujourd’hui : invisibilité, reconnaissance, rémunération
Malgré une visibilité accrue, la condition matérielle du traducteur littéraire reste précaire.
L’invisibilité éditoriale
Depuis le mouvement Name the Translator, initié au Royaume-Uni en 2021, des traducteurs du monde entier demandent que leur nom figure sur la couverture des livres traduits, et non plus seulement à l’intérieur en petits caractères. En France, la pratique progresse mais reste minoritaire. Chez certains éditeurs (Verdier, Noir sur Blanc, Actes Sud pour sa collection Lettres russes), le traducteur est visible dès la couverture. Chez d’autres, il est encore relégué à la page de copyright.
La rémunération
Le tarif recommandé par l’Association des traducteurs littéraires de France (ATLF) se situe autour de 24 à 27 euros par feuillet de 1500 signes pour les textes courants, avec des majorations possibles pour les textes poétiques, anciens ou particulièrement denses. Un roman russe de 350 pages représente entre 400 et 600 feuillets, soit un paiement brut de 10 000 à 16 000 euros pour plusieurs mois de travail concentré. Les droits proportionnels, négociés contrat par contrat, restent modestes en dehors des best-sellers. La plupart des traducteurs du russe cumulent l’édition, l’enseignement, le journalisme culturel, la traduction technique ou audiovisuelle pour vivre.
La reconnaissance
Les prix spécialisés jouent un rôle essentiel. Le Prix de la Russophonie récompense chaque année depuis 2006 la meilleure traduction française d’un ouvrage littéraire russe. Il a couronné, entre autres, Sophie Benech, Luba Jurgenson, Yves Gauthier, Hélène Henry-Safier, et contribué à donner une visibilité publique à des traducteurs longtemps invisibles. D’autres prix généralistes (Laure Bataillon, Pierre-François Caillé, Prix Jules-Janin de l’Académie française) accueillent aussi des traducteurs du russe.
La formation
Plusieurs cursus universitaires forment désormais des traducteurs littéraires du russe : le master de traduction littéraire de l’Université de Strasbourg, l’École de Traduction Littéraire (ETL) à Paris pilotée par le CNL et l’Asfored, les séminaires du Centre européen de traduction littéraire. Ces formations ne remplacent pas le compagnonnage éditorial, mais elles donnent aux jeunes traducteurs un cadre, un réseau, une première reconnaissance.
Une éthique de la lenteur
Traduire un roman russe prend du temps. Beaucoup de temps. Luba Jurgenson a passé plusieurs années sur l’intégrale Chalamov. André Markowicz a consacré quinze ans à Dostoïevski, dix à Tchekhov (avec Françoise Morvan). Hélène Henry-Safier a travaillé une décennie à sa biographie-traduction de Pasternak.
Cette lenteur est l’éthique propre du traducteur littéraire. Elle s’oppose à toutes les pressions contemporaines : la traduction automatique, les délais éditoriaux raccourcis, la logique de la nouveauté permanente. Le traducteur tient là une position de résistance modeste mais tenace : il rappelle qu’un grand texte demande à être écouté longtemps avant d’être redit.
Переводчик прозы — раб, переводчик поэзии — соперник.
Le traducteur de prose est un esclave, le traducteur de poésie un rival.
Vassili Joukovski
La parole du traducteur n’est ni celle de l’auteur, ni celle du critique. C’est une parole intermédiaire, patiente, attentive. Elle sait que tout ne passe pas, et qu’il faut passer quand même. Elle accepte le deuil, paragraphe après paragraphe, et produit malgré tout un texte qui vit, qui sonne, qui tient. C’est ce travail presque invisible qui permet à la littérature russe contemporaine d’exister en français, aux grands auteurs russes d’avoir un public francophone, au Prix de la Russophonie de continuer, année après année, à en désigner les artisans les plus accomplis.