Pourquoi traduire le russe n’est pas comme traduire l’anglais ou l’italien. Enquête technique sur ce que la langue de Dostoïevski impose à ses passeurs.
Toutes les traductions sont difficiles, mais elles le sont différemment. Traduire Shakespeare pose des problèmes de métrique. Traduire Dante pose des problèmes de terza rima. Traduire le russe pose des problèmes d’une autre nature : un système aspectuel qui n’existe pas en français ; six cas grammaticaux qui autorisent une syntaxe libre ; un stock de mots que la culture russe a densifiés au point de les rendre intraduisibles ; un système onomastique complexe ; un rythme de phrase dont l’accent tonique est mobile.
On propose ici un inventaire des difficultés spécifiques de la traduction littéraire russe vers le français. L’enjeu n’est pas seulement technique : il engage une idée de la littérature. Comme l’a écrit Henri Meschonnic, « le rythme est la pensée du poème » ; on peut dire de même que la structure du russe est la pensée du roman russe. Comprendre ses difficultés, c’est commencer à comprendre pourquoi les grandes traductions — celles de Schloezer, Markowicz, Benech, Jurgenson — sont des œuvres à part entière.
L’aspect verbal : le nerf du russe
La première difficulté est structurale. Le russe ne dispose pas d’une riche conjugaison temporelle comme le français (présent, imparfait, passé simple, passé composé, plus-que-parfait, etc.). Il dispose, à la place, d’une opposition binaire généralisée : chaque verbe existe sous deux formes, imperfective et perfective. C’est ce qu’on appelle l’aspect verbal.
делать (delat’, faire, imperfectif) insiste sur le déroulement, la durée, la répétition. сделать (sdelat’, faire, perfectif) insiste sur l’accomplissement, le résultat, la ponctualité. « Je faisais mes devoirs » se traduira par un imperfectif ; « j’ai fini mes devoirs » par un perfectif. Mais les deux ne sont pas simplement le passé progressif et le passé accompli : ils sont deux façons de regarder l’action.
Le perfectif n’a pas de présent : il existe au passé et au futur. Ce que le russe appelle « présent perfectif » n’existe pas ; il est nécessairement futur (« je ferai », « j’aurai fait »). Le français, lui, peut mettre au présent un verbe ponctuel (« je pars », « je ferme la porte »). Cette asymétrie oblige le traducteur à choisir, à chaque phrase, une solution qui n’est jamais automatique.
Он шёл по улице, вдруг остановился.
Il marchait dans la rue, soudain il s'arrêta.
Exemple classique de l'alternance imperfectif / perfectif
L’imperfectif (чёл, chyol) donne l’arrière-plan ; le perfectif (остановился, ostanovilsia) donne l’événement saillant. Le français rend en partie la distinction avec l’imparfait et le passé simple. Mais l’opposition aspectuelle ne coïncide pas exactement : il y a des perfectifs qui se traduisent par un imparfait, des imperfectifs qui se traduisent par un passé composé. Chaque cas exige une décision.
Les six cas : une syntaxe libre
Le russe conserve un système casuel hérité de l’indo-européen, atténué dans les langues romanes et l’anglais. Six cas : nominatif (sujet), génitif (complément du nom, négation, quantité), datif (destinataire), accusatif (complément d’objet direct), instrumental (moyen, compagnie, attribut), prépositionnel (après certaines prépositions, locatif).
Chaque substantif, adjectif, pronom, adjectif numéral, se décline selon sa fonction dans la phrase. Conséquence : l’ordre des mots est libre. Мальчик читает книгу (le garçon lit le livre), Книгу читает мальчик (c’est le livre que lit le garçon), Читает мальчик книгу (il lit, le garçon, un livre) : les trois phrases sont grammaticalement correctes, mais portent chacune un accent logique différent. La structure appelée en linguistique « thème-rhème » (topic-focus) est en russe codée par l’ordre des mots ; en français, elle exige des constructions clivées ou des adverbes.
Traduire la topicalisation
Prenons une phrase typique de Dostoïevski : Странный это был человек (littéralement : « étrange c’était un homme »). Markowicz, dans Les Frères Karamazov, a traduit : « Un étrange homme, voilà ce qu’il était. » Schloezer aurait probablement écrit : « C’était un homme étrange. » Les deux sont justes, mais ne font pas entendre la même chose. Le russe met странный (étrange) en tête, comme un coup de projecteur. Markowicz restitue ce coup, au prix d’un français marqué. Schloezer lisse, au prix d’une perte d’accent.
Ce genre de choix est constant. Traduire du russe, c’est arbitrer à chaque phrase entre la grammaire française (qui réclame un certain ordre) et la syntaxe russe (qui le refuse). Les traducteurs formés à l’école de Meschonnic et de Markowicz préfèrent conserver l’ordre ; les traducteurs classiques préfèrent le naturaliser.
Les mots intraduisibles
Une autre difficulté tient au lexique. Chaque langue a des mots que les autres n’ont pas, mais le russe en compte une proportion remarquable de mots culturellement chargés, dont la traduction exige paraphrase, note ou renoncement. En voici cinq parmi les plus célèbres.
Тоска (toska)
La toska est un état affectif qui combine nostalgie, ennui, mélancolie, langueur, aspiration inquiète. Nabokov, dans son commentaire d’Eugène Onéguine, écrivait : « aucun mot anglais ne rend toutes les nuances de toska ». En français, les traducteurs alternent « spleen », « cafard », « ennui », « mélancolie », « nostalgie », selon le contexte. Aucun ne suffit. Tchekhov, dans sa nouvelle La Steppe, utilise le mot onze fois en douze pages : chaque occurrence porte une nuance différente.
Пошлость (poshlost)
La poshlost est le mot que Nabokov a rendu célèbre. Elle désigne un complexe où se mêlent vulgarité, mauvais goût, sentimentalisme creux, médiocrité satisfaite, kitsch moral. « Vulgarité » traduit le physique mais pas le moral ; « banalité » traduit le moral mais pas le moral. Markowicz parle parfois de « poncif », Luba Jurgenson de « fadeur pesante ». Aucun n’est neutre.
Правда (pravda) et истина (istina)
Le russe distingue deux vérités : pravda (vérité comme justice, droiture, équité) et istina (vérité comme adéquation au réel, authenticité). Le français n’a qu’un mot. Traduire « vérité » ne permet pas de distinguer où se dit la vérité de justice de où se dit la vérité de fait. Dans Dostoïevski, dans Soljenitsyne, la distinction est cardinale. Markowicz a parfois traduit pravda par « justice » pour préserver le contraste.
Душа (doucha)
La doucha est l’âme, mais une âme qui n’est pas celle du vocabulaire religieux occidental. Elle est à la fois le siège des sentiments, l’essence morale, la personne dans sa dimension affective. On parle en russe de « douche russe », d’un « homme d’âme ». Le français « âme » fonctionne mais perd la connotation chaleureuse, presque charnelle du russe.
Удаль (oudal) et простор (prostor)
Oudal désigne une forme de bravoure insouciante, de hardiesse gaie, de vaillance sans calcul. Prostor désigne l’étendue, l’espace ouvert, la liberté spatiale. Aucun des deux n’a d’équivalent français exact ; les deux renvoient à l’imaginaire géographique russe, aux steppes, à l’immensité.
Les noms russes : patronymes et diminutifs
Les noms russes posent deux problèmes au traducteur : la translittération (comment écrire en caractères latins un mot en cyrillique ?) et le système onomastique. Sur la translittération, la norme française officielle (celle du Guide de transcription adopté par l’Imprimerie nationale) diffère de la norme anglophone : « Tolstoï » en français, « Tolstoy » en anglais ; « Tchekhov » en français, « Chekhov » en anglais.
Le patronyme et les diminutifs
Le russe utilise systématiquement le patronyme (nom formé sur le prénom du père) : Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski signifie Fédor, fils de Mikhaïl, de la famille Dostoïevski. En contexte formel russe, on s’adresse à quelqu’un par prénom + patronyme (« Ivan Ivanovitch »). Il n’y a pas d’équivalent en français : ni « Monsieur » ni le prénom seul ne rendent cette formule.

Les diminutifs sont une richesse proprement russe. Dmitri peut devenir : Dima (neutre, courant), Mitia (affectueux), Mitka (familier, parfois vulgaire), Mitenka (tendre, maternel), Dmitriouchka (petit, enfantin). Dans une scène de roman où un personnage passe de Mitia à Mitka, tout le rapport affectif se modifie. Le traducteur doit décider : garder tous les diminutifs (et risquer de perdre le lecteur français) ; les simplifier à deux ou trois formes (et perdre les nuances) ; ajouter une note liminaire qui explique le système.
Les registres de la langue parlée
Le russe littéraire du XIXᵉ siècle coexiste avec plusieurs registres de langue parlée : le parler populaire (prostorechie), l’argot criminel (feniá), le langage obscène (mat), les formes dialectales. Soljenitsyne, par souci idéologique, réintroduit le parler populaire ; Limonov, par provocation, emploie le mat ; Sorokine mélange registres scientifique, bureaucratique et pornographique dans une même page. Chacun pose au traducteur un problème spécifique.
Le mat est particulièrement délicat : quatre racines obscènes (rarement plus) engendrent en russe une profusion de dérivés qui saturent certaines pages. Le français dispose d’un vocabulaire argotique et grossier différemment organisé. Traduire mot à mot donne un texte ridicule ; paraphraser édulcore. Christine Zeytounian-Beloüs, dans ses traductions de Sorokine, a développé une méthode de transposition qui préserve la violence sans chercher l’équivalence terme à terme.
Le rythme : la leçon Meschonnic
La dernière difficulté, peut-être la plus importante, est celle du rythme. Le russe est une langue à accent tonique mobile : la place de l’accent varie selon le mot, et cette place est porteuse de sens. La phrase russe possède une prosodie, des cellules rythmiques, une musique. Les grands prosateurs — Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov, Platonov — jouent de cette musique. La traduire, c’est la faire entendre en français.
Henri Meschonnic (1932-2009), dans Poétique du traduire (1999), a élaboré la théorie qui guide aujourd’hui la plupart des traducteurs russistes : traduire, c’est restituer le rythme, non le sens séparé du rythme. Le rythme est la pensée du texte. André Markowicz a explicité cette filiation : « Je ne traduis pas ce que Dostoïevski dit, je traduis la manière dont il le dit. »
Le sens d’une phrase russe n’est pas détachable de sa musique ; traduire sans rendre le rythme, c’est traduire autre chose.
Cette position n’est pas partagée par tous. Une partie des traducteurs contemporains — notamment dans l’édition grand public — préfère une approche plus classique, qui privilégie la fluidité du français. Le débat est ancien ; il continue. Il donne sa vitalité à l’école française de la traduction russe.
Ce que traduire enseigne
Inventorier les difficultés de la traduction du russe, c’est dresser une liste de ce que la langue française doit apprendre de la langue russe. Les cas, les aspects, les mots intraduisibles, le rythme : chacune de ces difficultés est aussi une leçon. Traduire, c’est exercer sa langue à penser ce qu’elle ne savait pas penser ; c’est découvrir ses propres manques.
Pour prolonger, voir notre galerie des grands traducteurs du russe vers le français, notre panorama de la littérature russe contemporaine, et l’histoire du Prix de la Russophonie qui récompense chaque année la meilleure traduction publiée dans l’année.
FAQ
Qu’est-ce que l’aspect verbal russe ?
L’aspect verbal est l’opposition systématique entre perfectif (action achevée) et imperfectif (action en cours), qui existe pour chaque verbe russe. Le français ne connaît pas cette opposition systématique ; il la reconstruit par les temps (imparfait, passé simple, passé composé) et le contexte.
Combien de cas grammaticaux compte le russe et quelle conséquence pour la traduction ?
Le russe compte six cas : nominatif, génitif, datif, accusatif, instrumental, prépositionnel. Cette richesse permet une syntaxe libre où l’ordre des mots porte l’accent logique. Le français, sans cas, dépend de l’ordre syntaxique : le traducteur doit reconstruire l’accent par des clivages ou renoncer à certaines nuances.
Que veut dire « poshlost » ?
La « poshlost » est un complexe russe qui mêle vulgarité, banalité, mauvais goût, sentimentalisme creux, médiocrité satisfaite. Nabokov lui consacre plusieurs pages dans son essai sur Gogol. Les traducteurs français alternent « vulgarité », « platitude », « kitsch », « mesquinerie », sans qu’aucun ne restitue la totalité.
Comment traduire les patronymes et diminutifs russes ?
Le patronyme (Fédor Mikhaïlovitch = Fédor fils de Mikhaïl) et les diminutifs (Dmitri : Dima, Mitia, Mitenka, Mitka…) n’ont pas d’équivalents français. Le traducteur doit choisir entre conserver toutes les formes (au risque de perdre le lecteur), simplifier à deux ou trois, ou ajouter une note liminaire.
Qu’est-ce que la « toska » ?
La « toska » est un état qui mêle nostalgie, mélancolie, angoisse, langueur, aspiration inquiète. Nabokov lui-même jugeait le mot intraduisible. Le français alterne selon le contexte « spleen », « cafard », « ennui », « mélancolie », « langueur ».
Que disait Henri Meschonnic de la traduction du russe ?
Henri Meschonnic, théoricien de la traduction, soutenait que la traduction doit restituer le rythme du texte, non le sens séparé du rythme. Sa théorie a inspiré toute une génération de traducteurs russistes, au premier rang desquels André Markowicz pour sa retraduction de Dostoïevski.