De la révolution d’Octobre à la guerre d’Ukraine, l’émigration a façonné un pan entier de la littérature russe. Quatre vagues, un siècle : voyage dans un continent mobile.

Écrire en russe hors de Russie : la situation paraît singulière, elle est en réalité centrale dans l’histoire littéraire du XXᵉ siècle. Il n’est pas exagéré de dire que la moitié du canon russe moderne, de Bounine à Brodsky, de Nabokov à Makine, s’est écrite à Paris, à Berlin, à New York, à Zurich ou à Londres. L’émigration n’est pas un simple épisode biographique : elle est une condition d’écriture, un espace mental, un atelier linguistique.

Depuis 1917, quatre grandes vagues d’exil ont transporté les écrivains russes hors de leurs frontières. Chacune a produit ses formes propres, sa manière d’habiter la langue absente, sa façon de négocier le retour, le deuil, l’invention. On propose ici d’en tracer une chronologie raisonnée, en nommant les œuvres et les figures qui ont marqué les éditeurs et les lecteurs francophones — car l’émigration russe est aussi, très concrètement, une affaire française : Paris en a longtemps été la capitale secrète, et la diaspora russe parisienne y entretient jusqu’à nos jours un tissu culturel dense, églises, librairies, salons, maisons d’édition.

Première vague : 1917-1925, la génération de Paris

La révolution d’Octobre et la guerre civile provoquent entre 1917 et 1923 le départ d’environ deux millions de Russes. Berlin est la première ville d’accueil : elle compte jusqu’à cent cinquante mille Russes au début des années 1920. Mais c’est Paris qui devient, après 1924, la vraie capitale de l’émigration littéraire. La revue Sovreménnye zapiski y paraît de 1920 à 1940, soixante-dix livraisons, noyau éditorial de cette littérature sans territoire.

Ivan Bounine (1870-1953) est la figure tutélaire. Installé en France dès 1920, il publie ses grands livres de l’exil — La Vie d’Arséniev, Allées sombres — à Paris et à Grasse. En 1933, il devient le premier Russe Nobel de littérature : un prix explicitement attribué à un écrivain qui ne peut plus rentrer chez lui, dans une langue que son pays d’origine interdit. Son œuvre de maturité est entièrement française, au sens géographique du terme.

Но все же, все же — я жив.

Et pourtant, pourtant — je suis vivant.

Ivan Bounine, carnet d'exil, Grasse 1930

Autour de Bounine, une constellation : Alexis Remizov, prosateur des marges, ami de Gallimard ; Marina Tsvétaïéva, qui vit seize ans à Paris dans la misère avant un retour fatal en URSS en 1939 ; Nadejda Teffi, chroniqueuse ironique ; Georges Adamovitch et Vladislav Khodassévitch, poètes et critiques. Nina Berberova, compagne de Khodassévitch, publie en France jusque dans les années 1990 ses grands cycles parisiens, L’Accompagnatrice, C’est moi qui souligne, que les éditions Actes Sud rééditeront dans la traduction de Luba Jurgenson.

Nabokov-Sirine : le double commencement

Vladimir Nabokov (1899-1977) occupe une position à part. Il écrit neuf romans russes sous le pseudonyme de V. Sirine entre 1926 et 1940, à Berlin puis à Paris : Machenka, La Défense Loujine, La Chambre obscure, Invitation au supplice, Le Don. Ces œuvres circulent dans les revues d’émigration sans atteindre le public russe en URSS. Sa décision, en 1940, d’écrire désormais en anglais, est vécue par lui-même comme une blessure — la perte d’un « russe intact, luxuriant, infiniment docile ». Elle inaugure un modèle : celui de l’écrivain qui survit à l’exil en changeant de langue, quitte à se réinventer deux fois.

Deuxième vague : 1945-1950, les déplacés

La deuxième vague est la moins importante littérairement, mais la plus nombreuse en effectifs : environ cinq cent mille Russes restés à l’Ouest après 1945, souvent passés par les camps de personnes déplacées (DP camps). Peu d’écrivains majeurs en sortent. On peut citer Gaïto Gazdanov, qui avait quitté la Russie dès 1920 mais continue à publier à Paris et à Munich, ou Léonide Rjevski. Cette vague pèse surtout par ce qu’elle apporte à la première : un renfort numérique, un lectorat, et l’arrivée de quelques témoins du Goulag ou des camps nazis dont les récits nourriront les archives de Radio Liberty.

Troisième vague : 1972-1987, les dissidents

La troisième vague d’émigration est politique et concerne une génération d’écrivains expulsés ou poussés au départ par le régime brejnevien. Elle a ses capitales : Paris pour Andreï Siniavski et Edouard Limonov, l’Allemagne et les États-Unis pour Vladimir Maximov et Vassili Aksionov, Vermont pour Alexandre Soljenitsyne et Sacha Sokolov. Deux revues la structurent : Kontinent (Paris, puis Munich) fondée en 1974 par Maximov, et Sintaksis, fondée par Siniavski et sa femme Maria Rozanova.

Alexandre Soljenitsyne (1918-2008), expulsé de force en février 1974 après la publication à Paris de L’Archipel du Goulag aux éditions du Seuil, vit dix-huit ans en exil, dont seize à Cavendish (Vermont), avant de rentrer en Russie en 1994. Joseph Brodsky (1940-1996), déchu de sa citoyenneté en 1972, reçoit le Nobel en 1987 : son cas ressemble à celui de Nabokov, la prose essayistique devenant anglophone (Loin de Byzance, Moins qu’un) tandis que la poésie reste russe.

Sokolov, Limonov, les marges

Sacha Sokolov, avec L’École des idiots (1976, traduit en français par Luba Jurgenson chez Gallimard en 1986), produit depuis l’exil un des chefs-d’œuvre les plus radicaux de la littérature russe d’après-guerre — un livre que Nabokov lui-même saluera. Édouard Limonov, installé à New York puis à Paris dans les années 1980, publie Le Poète russe préfère les grands nègres et Journal d’un raté chez Ramsay et Flammarion. Son œuvre, provocante, ambiguë, marque l’émergence d’une voix émigrée qui refuse la posture du martyr et embrasse la marginalité.

Quatrième vague : 1991 et ses prolongements

Après la chute de l’URSS, l’émigration change de nature. Elle n’est plus contrainte : elle devient choix, opportunité universitaire, mariage, parfois simple préférence pour un climat éditorial plus libre. Andreï Makine s’installe à Paris en 1987 ; Mikhaïl Chichkine à Zurich en 1995 ; Boris Akounine à Londres dans les années 2010. Ces écrivains continuent à écrire en russe (sauf Makine) mais publient et vivent hors de Russie.

Andreï Makine occupe ici une place unique : élu à l’Académie française en 2016, il est le premier écrivain russe de naissance à siéger sous la Coupole. Son œuvre — Le Testament français (Goncourt et Médicis 1995), Le Crime d’Olga Arbélina, La Musique d’une vie — pose une question vertigineuse : un écrivain russe écrivant en français reste-t-il russe ? Ses livres eux-mêmes tournent autour de cette énigme.

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Mikhaïl Chichkine, lui, a choisi l’inverse : il vit à Zurich mais écrit en russe. Dans les pas de Byron et Tolstoï, La Prise d’Izmail (Prix Booker russe 2000), Le Cheveu de Vénus (traduits chez Noir sur Blanc) composent une œuvre d’une densité stylistique exceptionnelle, qui prolonge la grande tradition du roman russe tout en l’aérant par la distance.

Vers une cinquième vague ?

L’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 a provoqué un nouveau déplacement. Ludmila Oulitskaïa, qui vivait à Moscou, s’est installée à Berlin. Boris Akounine a durci sa position publique depuis Londres et fait l’objet d’accusations criminelles en Russie. Dmitri Bykov, déjà empoisonné en 2019, enseigne désormais aux États-Unis. Maria Stepanova, dont En mémoire de la mémoire (traduit chez Stock) avait marqué 2019, a quitté Moscou. Certains observateurs parlent d’une cinquième vague ; il est trop tôt pour juger de sa production littéraire, dont les premiers livres paraissent seulement chez Gallimard, Verdier ou Noir sur Blanc.

Cent ans après Bounine, la question posée par l’émigration russe reste la même : quelle langue écrit-on, quand on n’habite plus le pays de sa langue ? Les réponses varient — certains changent de langue (Nabokov, Makine), d’autres cristallisent le russe comme matériau d’atelier (Bounine, Chichkine), d’autres encore gardent la Russie comme obsession (Soljenitsyne, Siniavski). Mais toutes ces œuvres partagent une intensité particulière : la langue, quand elle n’est plus l’air qu’on respire, devient l’objet qu’on façonne. C’est peut-être pour cela que la littérature de l’émigration russe aura produit, en un siècle, davantage de chefs-d’œuvre que la littérature officielle n’en a laissés.

Écrire en russe à Paris, à Zurich ou à Londres, ce n’est pas exporter une langue : c’est la reconstruire chaque matin, contre sa propre absence.

Cette reconstruction quotidienne explique pourquoi les grandes traductions françaises — celles de Boris de Schloezer, d’André Markowicz, de Sophie Benech, d’Hélène Henry-Safier — ont joué un rôle décisif. Elles ont permis au lecteur français d’accéder à cette littérature sans patrie stable, et parfois même d’en accompagner la formation éditoriale. Voir notre dossier sur les grands traducteurs du russe vers le français et notre panorama de la littérature russe contemporaine.

FAQ

Qu’appelle-t-on la « première vague » de l’émigration russe ?

On désigne par « première vague » les quelque deux millions de Russes qui quittent la Russie soviétique entre 1917 et le milieu des années 1920, après la révolution d’Octobre et la guerre civile. Berlin, Prague, Belgrade, puis surtout Paris deviennent les grandes capitales de cette diaspora. C’est la vague la plus féconde littérairement.

Vladimir Nabokov a-t-il cessé d’être un écrivain russe ?

Nabokov a écrit neuf romans en russe sous le pseudonyme de Sirine pendant les années berlinoises et parisiennes. Arrivé aux États-Unis en 1940, il choisit l’anglais — passage qu’il jugeait lui-même une perte. Il reste néanmoins un des plus grands prosateurs russes du XXᵉ siècle.

Pourquoi Marina Tsvétaïéva est-elle revenue en URSS en 1939 ?

Tsvétaïéva quitte Prague puis Paris après dix-sept ans d’exil, rejoignant son mari Sergueï Efron. Son retour est une catastrophe : Efron est fusillé en 1941, et Tsvétaïéva, évacuée à Elabouga, se pend le 31 août 1941. Son retour est devenu l’emblème tragique de l’impossibilité du retour pour la première vague.

Qu’est-ce que la troisième vague d’émigration ?

La troisième vague désigne les écrivains expulsés ou poussés à l’exil entre 1972 et 1987, sous Brejnev et Andropov : Brodsky (1972), Soljenitsyne (1974), Siniavski, Sokolov, Vladimov, Maximov, Limonov. Les revues Kontinent et Sintaksis structurent cette diaspora ; Brodsky reçoit le Nobel en 1987.

Andreï Makine écrit-il en russe ou en français ?

Makine écrit directement en français depuis son installation en France en 1987. « Le Testament français » (1995) reçoit conjointement le Goncourt et le Médicis. Il est élu à l’Académie française en 2016, premier écrivain russe de naissance élu sous la Coupole.

Quels écrivains russes ont quitté la Russie après 2022 ?

L’invasion de l’Ukraine a provoqué une nouvelle vague d’exil : Oulitskaïa (Berlin), Akounine (Londres), Bykov (États-Unis), Stepanova. Mikhaïl Chichkine, déjà en Suisse, s’est engagé publiquement contre le régime. Cette vague est la plus récente et ses œuvres post-exil commencent tout juste à paraître en français.