Lorsque Jean-Baptiste Godon monte sur la scène du Salon du livre de Paris en mars 2007 pour recevoir le premier Prix de la Russophonie, personne ne sait encore qu’une tradition vient de s’installer. Sa traduction d’Au Diable Vauvert, texte satirique d’Evgueni Zamiatine longtemps tenu à l’écart des catalogues français, est saluée par un jury de traducteurs chevronnés. Dans les vingt années qui suivent, trente remises du prix vont dessiner une cartographie discrète mais précieuse : celle d’une bibliothèque française parallèle, constituée non par la célébrité des auteurs mais par l’endurance des passeurs.

Слово не воробей, вылетит — не поймаешь.

La parole n'est pas un moineau : une fois envolée, on ne la rattrape pas.

Proverbe russe

Une fondation franco-russe

Le Prix de la Russophonie naît en 2006 d’une conversation entre Dimitri de Kochko, fondateur de l’association France-Oural, et les représentants de la Fondation Boris Eltsine alors en pleine installation à Ekaterinbourg. L’intuition est simple : il existe en France des grands prix pour les auteurs, pour les premiers romans, pour les essais, pour la poésie ; il n’en existe aucun spécifiquement dédié au travail des traducteurs depuis le russe. Or ces traducteurs sont peu nombreux, souvent âgés, leur relève incertaine, leur reconnaissance publique presque nulle.

La formule retenue se veut sobre. Le prix couronne chaque année une ou deux traductions publiées dans l’année écoulée, toutes œuvres confondues. La dotation symbolique (quelques milliers d’euros) n’a jamais été l’essentiel : ce qui compte, c’est la visibilité accordée à un métier invisible. Dans un marché éditorial où la quatrième de couverture mentionne parfois le traducteur en corps 8 au bas du rabat, recevoir un prix sous les projecteurs du Salon du livre représente un acte de reconnaissance durable.

La cérémonie comme rituel

Chaque édition suit un même protocole, devenu avec le temps familier aux habitués. Un jury resserré — une douzaine de membres, traducteurs confirmés, universitaires spécialistes du monde russe, éditeurs de littérature étrangère — a lu en amont les titres sélectionnés. La délibération a lieu en janvier ou février. La remise se tient au Salon du livre de Paris en mars, souvent à la Librairie du Globe qui accueille la réception. Le lauréat reçoit un diplôme, une enveloppe, et surtout la parole publique : l’occasion d’expliquer sa traduction, d’évoquer l’auteur, de parler du texte avec la précision que seul le passage langue par langue permet.

Le Centre Eltsine, cofondateur

Pendant dix ans, le Centre Boris Eltsine — d’abord Fondation, puis centre muséographique inauguré en 2015 à Ekaterinbourg — a porté le prix à parts égales avec France-Oural. L’accord était simple : la dotation provenait de Russie, l’organisation logistique était assurée par l’association française, le jury était mixte mais à dominante francophone. Cette configuration a permis d’ancrer le prix à la fois à Moscou (cérémonies croisées) et à Paris (remise au Salon).

Plusieurs lauréats ont témoigné de la qualité de ce partenariat. La dotation était versée sans condition éditoriale, le jury travaillait en toute autonomie, aucune pression politique n’a été signalée. Cette neutralité, rare pour un prix adossé à une fondation d’État, tenait à la personnalité de Naina Eltsine, veuve du premier président russe, qui défendait une conception ouverte de la culture russe : langue, littérature, diaspora, traductions.

La rupture de 2016

À partir de 2016, le partenariat s’interrompt. Les raisons sont multiples : recentrage des priorités du Centre Eltsine sur l’histoire politique du premier mandat présidentiel, difficultés budgétaires, tensions diffuses dans les relations culturelles franco-russes après 2014. France-Oural annonce alors que le prix continuera, mais sous une forme resserrée, avec d’autres partenaires. Le millésime 2016 est marqué par une hésitation : y aura-t-il encore une cérémonie ? Finalement, le prix est maintenu, le jury délibère, la remise a lieu.

Cette épreuve montre la solidité du projet. Un prix qui dépend d’un unique bailleur est vulnérable ; un prix qui s’appuie sur un réseau de partenaires peut traverser les crises. C’est la leçon que l’association française tirera de ces années de transition.

France-Oural, ancrage français

France-Oural, fondée en 1988 par Dimitri de Kochko, est à l’origine une association de coopération culturelle franco-russe centrée sur l’Oural et la Sibérie. Son fondateur, journaliste et écrivain, ancien correspondant de l’AFP à Moscou, connaît intimement les deux mondes. L’association organise depuis trente ans des voyages thématiques, des rencontres littéraires, des expositions, et accompagne les éditeurs français qui publient de la littérature russe.

Le Prix de la Russophonie constitue depuis 2006 l’activité la plus visible de France-Oural. L’association assure :

  • La réception et la présélection des candidatures éditeurs
  • La coordination du jury (une douzaine de membres, renouvelés partiellement chaque année)
  • L’organisation de la cérémonie au Salon du livre de Paris
  • La communication auprès de la presse littéraire et culturelle
  • La mise à disposition d’un archivage public du palmarès et des comptes rendus

Le jury : des traducteurs qui lisent des traducteurs

Le jury est l’âme du prix. Il a compté parmi ses membres, au fil des ans, des figures majeures de la traduction : Agnès Desarthe, romancière et traductrice de l’anglais et du russe ; Irène Sokologorsky, ancienne présidente de l’Université Paris 8 et traductrice de poésie russe ; André Markowicz, retraducteur de Dostoïevski et de Pouchkine pour Actes Sud ; Françoise Genevray, universitaire lyonnaise. À leurs côtés, des éditeurs spécialisés (Verdier, Actes Sud, Noir sur Blanc), des libraires de la Librairie du Globe, et quelques critiques.

La composition tourne volontairement : un jury trop stable finit par imprimer ses goûts personnels sur plusieurs années ; un jury trop renouvelé perd la mémoire des éditions précédentes. L’équilibre retenu — deux tiers de membres permanents, un tiers renouvelé — a permis une cohérence sans sclérose.

Partenaires et institutions

Depuis 2016, le tour de table s’est diversifié. L’Institut français, opérateur du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, soutient régulièrement la cérémonie via ses programmes de coopération linguistique. La Librairie du Globe, rue de la Bûcherie à Paris, accueille une partie des événements associés (lectures, rencontres avec les lauréats, présentations des ouvrages sélectionnés). Plusieurs éditeurs privés contribuent ponctuellement : Verdier, Actes Sud, Noir sur Blanc, Gallimard, Fayard, L’Âge d’Homme, Le Bruit du temps, qui voient dans ce prix une caisse de résonance pour leurs catalogues de littérature russe.

Un écosystème éditorial singulier

Pour comprendre l’importance du prix, il faut mesurer l’étroitesse du marché qu’il honore. La littérature russe contemporaine représente chaque année, en France, quelques dizaines de titres publiés, dispersés chez une quinzaine d’éditeurs. Quelques maisons ont constitué des catalogues patrimoniaux : Verdier avec sa collection Slovo ; L’Âge d’Homme avec le fonds initial de Vladimir Dimitrijevic ; Noir sur Blanc, branche française de la maison polono-suisse ; Actes Sud qui publie Makine et Vodolazkine. D’autres travaillent de manière plus ponctuelle : Gallimard, Fayard, Interférences, Anatolia, Le Bruit du temps, Maurice Nadeau.

Dans ce paysage, un prix de traduction fait office de phare. Il signale au libraire, au bibliothécaire, au lecteur curieux, qu’un titre vaut le détour. Il aide les éditeurs à défendre leurs choix auprès de leurs comités. Il encourage les traducteurs à s’engager dans des projets longs (deux, trois, parfois cinq années de travail) en leur promettant une reconnaissance. Le prix s’inscrit dans un écosystème francophone plus large, où des ressources comme le patrimoine culturel slave tiennent leur place aux côtés des institutions éditoriales.

Grandes éditions marquantes

2007 : Jean-Baptiste Godon pour Zamiatine

La première édition distingue un texte paradoxal : Au Diable Vauvert d’Evgueni Zamiatine, publié par les éditions Verdier. Zamiatine, connu pour son roman dystopique Nous autres, est un maître de la satire courte. Godon restitue avec finesse les accents populaires, les ironies enchâssées, les montages de discours. Le choix du jury signale d’emblée l’exigence du prix : récompenser non un succès commercial mais un travail de précision sur un texte difficile.

2010 : le double palmarès Benech / Zeytounian-Beloïs

L’édition 2010 consacre deux traductions majeures. Sophie Benech, pour Conte de la lune non éteinte de Boris Pilniak (Interférences), restitue un texte de 1926 où Pilniak raconte l’assassinat politique maquillé en opération chirurgicale. Christine Zeytounian-Beloïs, pour Premier rendez-vous d’Andreï Biely (Anatolia), fait entendre la prose symboliste d’un des maîtres du modernisme russe. Ce double palmarès illustre la vocation du prix à couvrir un large spectre : du récit politique court à la prose la plus expérimentale.

2013 : Hélène Henri-Safier pour la biographie de Pasternak

L’attribution du prix à Hélène Henri-Safier pour sa traduction du Boris Pasternak de Dmitri Bykov (Fayard) marque une inflexion. La biographie russe contemporaine est un genre exigeant : Bykov mêle histoire littéraire, lecture des poèmes, enquête sur les années 1930-1950, portrait sentimental. La traductrice doit maîtriser la langue technique de la critique, le russe de Pasternak lui-même (très particulier), et la prose d’essai de Bykov. Le prix reconnaît ici un travail total.

2014 : Françoise Lhoest pour les Lettres des Solovki

Les Lettres des Solovki de Pavel Florensky, traduites par Françoise Lhoest et publiées par L’Âge d’Homme, constituent un document bouleversant. Florensky, théologien, philosophe, mathématicien, écrit à sa famille depuis le camp où il finira exécuté en 1937. Le texte exige une traductrice capable de tenir plusieurs registres : la tendresse familiale, la méditation philosophique, la description naturaliste (Florensky observait la faune des îles Solovki). Le prix salue ici une traduction qui est aussi un acte de mémoire.

2019 : hommage à Soljenitsyne

L’édition 2019 est marquée par un hommage appuyé à Alexandre Soljenitsyne (1918-2008), dont le centenaire de la naissance venait d’être célébré. Christine Zeytounian-Beloïs reçoit le prix, et plusieurs lectures rappellent le travail de traduction de l’œuvre soljenitsynienne depuis les années 1970. La cérémonie rappelle que le prix s’inscrit dans une histoire longue : celle d’une littérature russe en partie écrite contre son propre pouvoir, et rendue accessible au public francophone par des traducteurs qui, souvent, y ont mis leur vie.

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L’importance du prix dans l’édition française

Le Prix de la Russophonie a produit, sur vingt ans, plusieurs effets mesurables. D’abord, un effet catalogue : les éditeurs qui ont vu un de leurs titres primés — Verdier avec Pilniak et Krjijanovski, Fayard avec la biographie de Pasternak, Gallimard avec Ilichevski, L’Âge d’Homme avec Florensky — ont capitalisé sur cette distinction pour défendre ensuite d’autres auteurs du même domaine. La chaîne éditoriale y trouve son compte.

Ensuite, un effet visibilité pour les traducteurs eux-mêmes. Plusieurs lauréats témoignent avoir été sollicités par de nouveaux éditeurs après leur prix. Sophie Benech a pu entreprendre des projets de longue haleine chez plusieurs maisons différentes. Luba Jurgenson enseigne à Paris-Sorbonne et a vu son autorité de traductrice confortée par son palmarès.

Enfin, un effet pédagogique. Les universités qui forment à la traduction littéraire du russe (Paris 8, l’INALCO, l’université Lyon 3, Aix-Marseille) utilisent régulièrement les textes primés comme supports de cours. Les comptes rendus de cérémonie, les interventions des lauréats, les discussions entre jurés constituent un corpus vivant sur les questions de traduction. Notre magazine archive ces matériaux dans son espace consacré aux archives du prix.

Tableau récapitulatif des lauréats notables

Année Traducteur Auteur Ouvrage Éditeur
2007Jean-Baptiste GodonZamiatineAu Diable VauvertVerdier
2009Hélène ChatelainGolovanovÉloge des voyages insensésVerdier
2010Sophie BenechPilniakConte de la lune non éteinteInterférences
2010Christine Zeytounian-BeloïsBielyPremier rendez-vousAnatolia
2012Anne-Marie Tatsis-BottonKrzyzanowskySouvenirs du futurVerdier
2013Hélène Henri-SafierBykovBoris PasternakFayard
2014Françoise LhoestFlorenskyLettres des SolovkiL'Âge d'Homme
2015Hélène SinanyIlichevskyLe PersanGallimard
2019Christine Zeytounian-BeloïsHommage Soljenitsyne

Le prix face au contexte international

Depuis 2022, le paysage littéraire russe s’est profondément transformé. Une partie des auteurs vit désormais en exil — Lioudmila Oulitskaïa à Berlin, Mikhaïl Chichkine en Suisse depuis plus longtemps, Boris Akounine à Londres, Dmitri Bykov aux États-Unis. Les maisons russes ne participent plus aux salons européens. Certains auteurs restés en Russie publient moins, d’autres ont cessé de s’exprimer publiquement.

Dans ces conditions, défendre un prix dédié à la traduction du russe vers le français relève d’un choix explicite : celui de rappeler que la langue russe est plus vaste que ses gouvernants, et que la littérature qui s’écrit en russe aujourd’hui, où qu’elle s’écrive, mérite d’être traduite et lue.

Le prix continue. Ses éditions récentes couronnent à la fois des œuvres d’auteurs en exil, des textes patrimoniaux (correspondances du XIXe siècle, poésie du Siècle d’argent, essais soviétiques dissidents) et quelques rares voix contemporaines encore actives en Russie. Le jury maintient sa ligne : pas de critère politique, pas de condamnation collective, pas d’éviction. La seule exigence est littéraire.

Une bibliothèque parallèle

Au terme de vingt années, le corpus des ouvrages primés constitue une collection cohérente. On y trouve :

  • Des classiques du XXe siècle longtemps négligés en France : Zamiatine, Pilniak, Biely, Krjijanovski, Florensky, Pasternak
  • Des voix de l’exil contemporain : plusieurs éditions ont distingué des traductions d’auteurs écrivant depuis l’étranger
  • Des essais et biographies : la biographie de Pasternak par Bykov, des correspondances, des journaux de camp
  • De la poésie : plusieurs éditions ont couronné des traductions poétiques (notamment autour du Siècle d’argent)
  • De la littérature très contemporaine : Guelassimov, Ilichevski et d’autres voix actives depuis les années 2000

Cette bibliothèque constitue un excellent point d’entrée pour le lecteur francophone curieux de littérature russe. Nous en dressons le panorama dans notre guide sur la littérature russe contemporaine, et nous consacrons un autre pilier aux grands auteurs russes traduits en français sur la durée longue.

Perspectives

Le prix n’est pas figé. Plusieurs pistes ont été évoquées au fil des années par le jury et l’association : créer un prix jeune traducteur pour accompagner la relève ; instaurer une catégorie poésie distincte, tant le genre a ses propres exigences ; nouer des partenariats avec d’autres prix européens de traduction (allemand, italien, espagnol) pour partager les expertises. Aucune de ces pistes n’a été formalisée, mais elles témoignent d’une vitalité du projet.

Le modèle économique reste la question la plus sensible. Sans le soutien du Centre Eltsine, la dotation dépend de mécénats ponctuels et de subventions publiques parfois variables. Les éditeurs partenaires contribuent selon leurs moyens. La pérennité à long terme exigerait un financement plus stable, éventuellement via une fondation dédiée ou un mécénat de plus grande ampleur.

Pour l’instant, le prix tient. Chaque mois de mars, la cérémonie a lieu. Les traducteurs se retrouvent, les éditeurs échangent, la presse spécialisée rend compte. C’est peu, et c’est beaucoup : dans un marché éditorial pressé, un rendez-vous de vingt ans qui continue à honorer un art discret constitue déjà une petite victoire. Pour l’histoire complète des rapports entre traduction littéraire du russe et édition française, notre magazine consacre un troisième pilier documentaire qui complète celui-ci.

La réception critique du palmarès

Au fil des années, le Prix de la Russophonie a été commenté dans plusieurs revues littéraires françaises. La Quinzaine littéraire, avant sa disparition en 2015, couvrait régulièrement la cérémonie et consacrait à chaque lauréat un article de fond. En attendant Nadeau, son héritière numérique, a repris cette tradition : chaque édition donne lieu à un compte rendu détaillé, parfois accompagné d’un entretien avec le traducteur distingué. La Nouvelle Revue Française, Europe, Critique et Les Temps modernes ont également suivi plusieurs éditions avec attention, selon les sensibilités éditoriales de leurs comités.

Cette réception critique constitue une ressource précieuse pour le chercheur qui voudrait étudier la vie du prix. Elle permet de mesurer les évolutions du jugement : quelles traductions, vingt ans plus tard, sont jugées durables ? Lesquelles ont vieilli ? Lesquelles ont durablement installé un auteur dans le paysage francophone ? Le Zamiatine de Godon, le Florensky de Lhoest, le Krjijanovski de Tatsis-Botton continuent de se vendre et d’être cités. D’autres titres récompensés ont connu une vie plus modeste. Ce différentiel ne juge pas le prix : il rappelle simplement que la réception littéraire se joue sur la durée longue.

Les comptes rendus comme archive vivante

Réunir les comptes rendus de vingt éditions du prix produit, mis bout à bout, un document historique singulier. On y lit l’évolution des préoccupations critiques : dans les années 2000, la question dominante était celle de l’accessibilité d’une littérature russe perçue comme dense et confidentielle ; dans les années 2010, elle s’est déplacée vers la notion de retraduction et la fidélité à la langue source ; depuis 2022, elle croise plus directement les enjeux géopolitiques et éthiques. À travers ces déplacements, le prix offre un observatoire sur les manières successives de penser la médiation linguistique.

Le prix dans la cartographie européenne

Le Prix de la Russophonie n’est pas un cas isolé en Europe. L’Allemagne dispose du Helmut-M.-Braem-Übersetzerpreis, le Royaume-Uni du Read Russia English Translation Prize, l’Italie du Premio Gor’kij, l’Espagne de plusieurs distinctions plus ponctuelles. Chacun de ces prix a ses spécificités : certains sont adossés à une fondation privée, d’autres à des institutions culturelles d’État, d’autres encore à des partenariats éditoriaux.

Un dialogue informel existe entre ces distinctions. Les traducteurs français lauréats du Prix de la Russophonie se croisent dans les colloques européens avec leurs confrères allemands ou italiens. Les jurys lisent parfois les textes récompensés ailleurs pour comparer les approches. Plusieurs projets de coopération ont été évoqués — colloque tournant entre les prix, publication d’un annuaire commun — sans avoir abouti à ce jour. Mais la conversation existe, et elle a façonné une petite communauté européenne du passage des lettres russes vers les différentes langues du continent.

Une spécificité francophone

Par rapport à ses homologues, le Prix de la Russophonie conserve deux particularités notables. D’abord, son nom même : il parle de russophonie, non de littérature russe. Cette nuance importe. La russophonie désigne l’ensemble des locuteurs du russe, où qu’ils vivent, quelle que soit leur nationalité. Elle inclut donc explicitement la diaspora, les auteurs issus de l’ex-URSS (Ukraine, Biélorussie, Asie centrale, Caucase) qui écrivent ou ont écrit en russe, les écrivains en exil. Cette ouverture a été importante dès l’origine : le prix n’a jamais été un prix d’État russe, il est un prix d’une langue qui déborde ses frontières politiques.

Ensuite, son ancrage dans le Salon du livre de Paris — devenu Festival du livre de Paris depuis 2022 — lui donne une visibilité particulière. Les salons littéraires européens varient en format (foires professionnelles à Francfort et Bologne, festivals grand public en France). Le salon parisien, mi-commercial mi-culturel, offre une caisse de résonance médiatique que peu d’équivalents européens procurent. Le prix a su en tirer parti, en couplant sa remise à des tables rondes, des lectures publiques et des séances de dédicaces qui démultiplient son impact.

La question du numérique et des nouvelles générations

Depuis une dizaine d’années, le Prix de la Russophonie s’interroge sur sa relation avec le public numérique. Les lecteurs de littérature traduite ont changé. Ils découvrent de moins en moins les ouvrages via la presse papier, davantage via les podcasts, les chaînes YouTube consacrées à la littérature, les communautés de lecteurs sur les réseaux sociaux. Plusieurs initiatives ont été testées : captation vidéo de la cérémonie, entretien filmé avec le lauréat, fil de discussion en direct pendant la proclamation du palmarès.

Les résultats restent modestes en volume — la communauté russophile francophone n’est pas gigantesque — mais la présence numérique permet d’atteindre un public qui n’entrerait pas dans une librairie spécialisée. Elle participe aussi à la transmission générationnelle. Des étudiants qui découvrent un auteur russe via une vidéo de cinq minutes pourront ensuite ouvrir un livre, acheter un volume, suivre un traducteur. La chaîne se prolonge dans le temps long, et c’est ce temps long que le prix tente de cultiver.