Henri Vasilieff suit depuis trente ans les voix dissidentes du monde slave. Conversation sur la littérature russe en exil après 2022, ses villes-refuges, ses canons en formation et le rôle des traducteurs français.
L’entretien s’est déroulé à Bruxelles, en deux temps, dans l’appartement où Henri Vasilieff achève un essai sur la diaspora littéraire russe post-2022 — à paraître en 2026 chez un éditeur belge indépendant. Critique littéraire et essayiste, contributeur régulier à une revue littéraire en ligne francophone, il appartient à cette mince frange de critiques qui suivent depuis longtemps les voix russes hors de Russie. Petit-fils d’une famille d’émigrés installés en France après 1945, il est biculturel, parle un russe que je devine domestique mais sûr, et lit dans les deux langues sans privilège. Le présent texte est une synthèse éditoriale d’entretiens menés, recomposée pour les lecteurs de Prix-Russophonie.
Ce qui frappe d’emblée chez lui, c’est la résistance à la simplification. Il refuse l’opposition « écrivains compromis restés en Russie » contre « écrivains héroïques exilés » — opposition pourtant tentante depuis 2022. Il refuse aussi la lecture purement géopolitique : pour lui, la littérature russe contemporaine ne s’épuise ni dans le Kremlin, ni dans la dissidence. Elle continue, sous d’autres formes, et c’est cette continuité qu’il cherche à décrire. La conversation porte sur les villes-refuges, les figures fondatrices, les choix éditoriaux français, le risque d’un canon figé, et la position délicate des écrivains restés au pays.
Henri Vasilieff
Critique littéraire et essayiste, Bruxelles
Trois décennies de chroniques sur les voix dissidentes du monde slave. Petit-fils d'une famille d'émigrés russes installés en France après 1945, biculturel.
Pourquoi parler de littérature russe en exil
Camille Roussel : Pourquoi insister aujourd'hui sur la formule « littérature russe en exil » plutôt que sur la simple « littérature russe » ? N'est-ce pas une catégorie politique qui appauvrit la lecture proprement littéraire ?
Henri Vasilieff :L'objection est juste, et je l'entends. Mais la formule décrit une réalité matérielle qu'on ne peut pas ignorer. Depuis 2022, une part significative des écrivains russes vivants — Chichkine, Oulitskaïa, Akounine, Sorokine, Erofeev, plus une génération intermédiaire — ne vivent plus en Russie. Ils écrivent depuis Berlin, Riga, Tbilissi, Tel-Aviv, Londres. Cela change leur rapport au lectorat russe (qui ne peut plus toujours acheter leurs livres), à la presse russe (officielle et clandestine), à l'État russe (procédures d'« agent étranger », interdictions).
Cela change aussi la matière. On voit apparaître depuis trois ans une littérature russe écrite en russe mais publiée d'abord à l'étranger, parfois en allemand ou en anglais avant le russe. Cette configuration rappelle l'émigration des années 1920-1930 — Bounine, Nabokov, Chmelev — mais avec internet et avec une diaspora globale, elle prend une forme nouvelle.
Donc oui, la catégorie est politique au départ. Mais elle décrit une réorganisation matérielle de la production littéraire qu'aucune analyse purement esthétique ne peut éluder.
Les villes-refuges
Camille Roussel : Berlin, Riga, Tbilissi, Tel-Aviv, Londres, parfois Paris : où se reconstitue aujourd'hui la vie littéraire russe ? Y a-t-il une capitale de l'exil, comme Paris a pu l'être pour la première émigration ?
Henri Vasilieff :Pas de capitale unique, et c'est l'un des traits de la situation actuelle. La première émigration russe avait Paris comme centre incontesté entre 1920 et 1940 — Bounine, Khodassevitch, Bérberova, Tsvetaïeva passaient toutes par les mêmes cafés du XVᵉ. Cette concentration n'existe plus.
Berlin reste la première ville en volume : on y trouve Oulitskaïa, Sorokine, plusieurs revues en exil, des éditeurs russophones (Babel-Verlag, Freedom Letters), des librairies. Riga concentre les médias russes indépendants en exil — Meduza, Novaïa Gazeta Europa — et donc une partie des chroniqueurs et essayistes. Tbilissi accueille beaucoup de jeunes écrivains et journalistes, surtout post-2022. Tel-Aviv a sa propre tradition russophone ancienne, renforcée par les arrivées récentes. Londres a Akounine et quelques figures plus discrètes.
Paris, paradoxalement, joue un rôle moindre que dans les années 1920. Quelques figures s'y sont installées, mais le coût de la vie et les politiques de visa français sont moins favorables qu'à Berlin ou Tbilissi. La diaspora russe parisienne reste vivante mais plus culturelle qu'éditoriale.
Chichkine, Oulitskaïa, Akounine
Camille Roussel : Mikhaïl Chichkine, Lioudmila Oulitskaïa, Boris Akounine — figures fondatrices de cette nouvelle vague, ou patriarches d'une époque qui s'achève ? Comment situer ces trois noms dans le paysage actuel ?
Henri Vasilieff :Ce sont des passeurs, plutôt que des fondateurs ou des patriarches. Chacun a une histoire d'exil propre. Chichkine vit en Suisse depuis 1995 ; sa rupture publique avec Moscou date de 2013, son engagement contre la guerre est continu depuis 2022. Sa prose moderniste, exigeante, ne s'adresse pas à un grand public, mais a une autorité morale considérable. Il est souvent invité, écouté, traduit dans une trentaine de langues.
Oulitskaïa, partie pour Berlin en 2022 à 79 ans, incarne la conscience humaniste de la génération soviétique tardive. Sa prose, plus accessible, plus narrative, lui assure un lectorat large. Ses prises de position sont fermes mais sans manichéisme. Elle a été l'une des premières à dire publiquement « cette guerre n'est pas la nôtre ».
Akounine, lui, est un cas distinct : auteur de polars historiques à très grand succès commercial, il vit à Londres depuis 2014, condamné par contumace en Russie pour « extrémisme ». Sa visibilité publique est plus politique que celle des deux autres — chroniques, podcasts, prises de position quotidiennes.
Les trois ne forment pas un groupe ni une école. Ils ouvrent un espace, c'est ce qui compte. La question est de savoir qui occupera cet espace après eux — et c'est là que les jeunes voix sont décisives.

La réception française
Camille Roussel : Quelle est la réception française de cette littérature en exil ? Les éditeurs sont-ils préparés, ou subissent-ils ? Le public lit-il davantage de russe depuis 2022, ou au contraire moins ?
Henri Vasilieff :Le public a globalement reculé. Les chiffres de l'édition montrent une rétractation de 30 à 40 % du nombre de titres russes traduits depuis 2021. Mais cette baisse cache des disparités : les classiques (Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov) tiennent ; les contemporains commerciaux ont perdu beaucoup ; les exilés et les classiques du XXᵉ siècle (Chalamov, Grossman) sont stables.
Les éditeurs spécialisés étaient en partie préparés. Verdier, Noir sur Blanc, Le Bruit du temps suivaient depuis longtemps les voix dissidentes ou critiques — c'est leur identité. Pour eux, 2022 a confirmé une ligne, pas créé une rupture. Les grandes maisons généralistes (Gallimard, Fayard, Actes Sud) ont été plus prudentes : elles ont maintenu les contrats existants, ralenti les nouvelles acquisitions.
L'enjeu pour la prochaine décennie sera de continuer à traduire les jeunes voix — celles qui ne sont pas encore consacrées, qui n'ont pas le réseau de Chichkine ou d'Oulitskaïa. Sans bourses publiques (CNL), sans les efforts patients de traducteurs comme ceux que notre galerie recense, ces voix ne passeront pas en français.
Le risque du canon figé
Camille Roussel : Y a-t-il un risque de canon « figé » — les mêmes auteurs traduits en boucle alors que les jeunes voix ne passent pas la rampe ? Comment évaluer la diversité réelle de l'offre française ?
Henri Vasilieff :Ce risque est réel et il faut le nommer. Quand on regarde la liste des auteurs russes vivants traduits régulièrement en français aujourd'hui, on tourne autour de quinze à vingt noms — toujours les mêmes. Vodolazkine, Iakhina, Ilitchevski, Sorokine, Stepanova, Lebedev, Chichkine, Oulitskaïa, Akounine, plus quelques autres. C'est insuffisant pour rendre compte d'une littérature qui produit, en russe, plusieurs centaines de romans par an.
Plusieurs facteurs expliquent ce verrou. Les coûts de traduction et le tarif modeste payé aux traducteurs rendent rare la prise de risque sur un inconnu. Les éditeurs préfèrent un nom qui se vendra à 3 000 exemplaires plutôt qu'un débutant à 500. Les agents littéraires russes en exil défendent les noms qu'ils connaissent. Le résultat : un effet de canon qui se durcit.
Quelques contre-feux existent. Les revues — La Revue russe, Slovo, En attendant Nadeau — repèrent des inédits. Le Prix Russophonie joue un rôle de découverte. Et certains éditeurs continuent à miser sur des inconnus : Verdier l'a fait pour Lebedev, Noir sur Blanc pour Senchin. Mais la tendance globale est à la consolidation des grands noms, et c'est appauvrissant.
Le financement
Camille Roussel : Question concrète : qui paie l'édition d'une autrice russe en exil aujourd'hui en France ? Comment se monte un projet éditorial dans ce contexte fragmenté ?
Henri Vasilieff :Le financement est typiquement composite. Pour un roman de 200 000 signes traduit du russe, le coût total — droits, traduction, fabrication, diffusion — tourne autour de 25 000 à 40 000 euros pour une petite structure. À ce prix, l'éditeur a besoin de plusieurs sources.
D'abord, la subvention publique française : le Centre national du livre (CNL) accorde des aides à la traduction qui peuvent couvrir 50 à 70 % des frais de traduction proprement dits. C'est l'élément clé pour les petites maisons. Ensuite, des aides privées : la Fondation pour la mémoire de la Shoah, des fondations européennes (Allianz Kulturstiftung, Open Society Foundations) financent ponctuellement des projets liés à la mémoire, à la dissidence, aux droits humains.
Pour les auteurs en exil eux-mêmes, des structures spécifiques se sont mises en place : le PEN International, le réseau ICORN (International Cities of Refuge Network) qui accueille en résidence des écrivains menacés, des bourses suisses et allemandes. Sans ces appuis, l'édition de l'exil serait simplement impossible. Pour aller plus loin sur le contexte culturel, voir le patrimoine culturel russe en français.

Engagement et littérature
Camille Roussel : Le rapport entre dissidence littéraire et engagement politique est délicat. La littérature peut-elle éviter d'être lue comme un programme dans le contexte actuel ? Ou est-ce devenu impossible ?
Henri Vasilieff :C'est la question la plus difficile. La pression politique transforme la lecture : on lit Oulitskaïa avec les déclarations d'Oulitskaïa, on lit Chichkine avec ses tribunes. Cela ne devrait pas changer la valeur littéraire des textes, mais cela change leur réception.
Les meilleurs écrivains résistent à cette pression. Vodolazkine, par exemple, est resté en Russie et continue de publier des romans qui ne sont ni des allégories anti-régime, ni des œuvres de propagande : ce sont des fictions historiques exigeantes, qu'on lit pour leur écriture. Lebedev, exilé à Berlin, écrit des romans tendus mais qui ne se réduisent jamais à un message. Stepanova travaille la mémoire familiale soviétique sans en faire un tract.
Le piège, pour la critique française, est de juger les livres à l'aune des positions politiques de leurs auteurs. C'est compréhensible, dans le contexte 2022, mais c'est une simplification. Une œuvre n'est pas une signature, et un grand romancier peut écrire un mauvais roman dissident comme un grand poète peut écrire un mauvais poème de circonstance.
Les écrivains restés en Russie
Camille Roussel : Que penser des voix qui sont restées en Russie et continuent de publier — Vodolazkine notamment, mais aussi d'autres figures plus discrètes ? Sont-ils forcément compromis ? Comment les lire en France ?
Henri Vasilieff :Ils ne sont pas forcément compromis, et la lecture binaire « exil héroïque versus collaboration silencieuse » est paresseuse. Beaucoup d'écrivains restent en Russie parce qu'ils ne peuvent pas partir — famille, finances, attachement à un lectorat. D'autres choisissent de rester pour des raisons éthiques, considérant que l'exil serait une démission.
Vodolazkine est un cas exemplaire. Il continue de publier des romans qui ne contiennent ni propagande, ni soutien au régime ; mais il s'est tenu à l'écart des prises de position publiques contre la guerre. On peut lire cela comme prudence, comme calcul, ou comme une forme de résistance par l'écriture seule. Il n'a pas signé les listes pro-régime, il n'a pas reçu de prix officiels, mais il continue de publier dans les grandes maisons russes.
D'autres voix sont plus discrètes encore : poètes, romanciers de province, qui publient à compte d'auteur ou dans des petites revues. Ce sont eux qu'on perd dans le bruit médiatique. Pour le lecteur français, le devoir de lecture serait de chercher ces voix-là, plutôt que de se contenter du canon visible — voir nos dossiers sur les écrivaines russes contemporaines et la bibliothèque russe en français.
Cinq livres à guetter
Camille Roussel : Cinq prochains livres russes en français à guetter, dans les douze mois qui viennent ? Si vous deviez orienter le lecteur curieux, par où commencer ?
Henri Vasilieff :Sans révéler ce que les éditeurs préparent en confidence, je peux mentionner cinq pistes que je suis personnellement. D'abord, un nouveau Lebedev annoncé chez Verdier — sa prose continue de se renforcer, et chaque livre confirme sa place au premier rang. Ensuite, une parution attendue de Maria Stepanova, dans la prolongation de En mémoire de la mémoire, sur la guerre et l'archive familiale.
Troisième piste : un essai d'Oulitskaïa sur l'exil, à paraître à Berlin en russe et probablement chez Gallimard en français. Quatrièmement, un premier roman traduit d'une jeune autrice peu connue en France, Alla Gorbounova, dont la prose poétique a été remarquée par Stepanova elle-même. Et cinquième, une réédition annotée d'une œuvre tardive de Boris Akounine, qui continue d'écrire à un rythme stupéfiant depuis Londres.
Plus largement, je recommande de suivre les revues spécialisées et les publications du Prix Russophonie année par année. C'est là que les découvertes se font.
Idées reçues : vrai ou faux
"Tous les écrivains russes ont quitté la Russie depuis 2022."
Faux
Une partie significative de la scène littéraire est partie, mais beaucoup d'auteurs sont restés — par contrainte, par choix, ou par calcul. Vodolazkine, Pelevine, plusieurs poètes et romanciers de province continuent de publier en Russie. La caricature « tous partis ou tous compromis » est démentie par les faits.
"Le marché français a explosé pour la littérature russe depuis 2022."
Plus complexe
L'inverse est plutôt vrai : le marché s'est rétracté de 30 à 40 % en titres parus. Une attention médiatique ponctuelle existe sur les figures dissidentes, mais elle ne se traduit pas en chiffres de vente massifs. Les éditeurs spécialisés tiennent ; les généralistes ralentissent.
"On ne peut plus traduire les classiques russes sans prendre position."
Faux
Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov continuent d'être traduits, lus, enseignés, retraduits. Aucun éditeur sérieux n'a interrompu son travail sur les classiques. La position politique du traducteur peut s'exprimer dans des préfaces ou des essais, mais le travail d'édition se poursuit normalement.
"Les écrivains restés en Russie sont par défaut compromis."
Faux
Cette lecture binaire est paresseuse. Rester ne signifie pas soutenir : beaucoup d'auteurs résistent par l'écriture, par le silence sélectif, ou par des publications dans des petites maisons indépendantes. La compromission véritable se mesure aux signatures publiques, aux prix officiels, aux fonctions assumées — pas à la résidence.
"L'exil littéraire produit toujours de bons livres."
Plus complexe
L'exil produit des chefs-d'œuvre (Nabokov, Bounine, Brodsky) et des œuvres médiocres. Le mythe romantique de l'écrivain exilé sublimé par la souffrance ne résiste pas à l'examen. Beaucoup d'écrivains exilés peinent à écrire les premières années, certains ne s'en remettent jamais. La qualité littéraire ne se déduit pas du statut biographique.
"La littérature russe et la politique russe sont la même chose."
Faux
La littérature russe a longtemps été pensée — par Berdiaev, par Soljenitsyne, par certains lecteurs occidentaux — comme une expression de l'« âme russe » et donc indissociable de l'État. Cette lecture mystique est trompeuse. Tolstoï critiquait l'État tsariste, Tchekhov fuyait le politique, Pasternak refusait le Nobel sous la pression. Lire la littérature russe à travers le seul prisme de la politique russe contemporaine, c'est l'appauvrir.
Trois choses à retenir
Premièrement, ne pas réduire la littérature russe à la géopolitique. La tentation, depuis 2022, est forte. Mais une œuvre n’est pas une signature, et la grandeur d’un texte ne se mesure pas aux positions de son auteur. La critique française gagne à maintenir cette distinction, même quand le contexte la rend inconfortable.
Deuxièmement, la diaspora littéraire post-2022 est plurielle, pas un bloc. Berlin, Riga, Tbilissi, Tel-Aviv, Londres — chaque ville-refuge a sa configuration, sa génération dominante, ses formats éditoriaux. Parler de « littérature russe en exil » au singulier est une commodité qui efface cette diversité. Le travail critique consiste à la restituer.
Troisièmement, les traducteurs français font le choix d’une endurance, plus que d’un militantisme. Ils continuent à traduire les classiques, à découvrir des inconnus, à former des lecteurs. C’est ce travail patient — soutenu par le Prix Russophonie, par des maisons exigeantes, par les bourses du CNL — qui permet à la littérature russe d’exister en français malgré le contexte. Plus que les déclarations, ce sont ces choix éditoriaux qui dessinent l’avenir de notre bibliothèque russe.
Pour creuser
Cet entretien s’inscrit dans un ensemble plus large que nous tenons à jour. On lira utilement notre panorama de fond sur la littérature russe contemporaine de 1991 à 2026, notre dossier historique sur la littérature de l’émigration russe en quatre vagues, et nos portraits approfondis des trois figures que cite Henri Vasilieff : Mikhaïl Chichkine, écrivain de l’exil zurichois et Lioudmila Oulitskaïa, partie pour Berlin en 2022. Pour le contexte culturel et la diaspora russe en France, voir le patrimoine culturel russe et la chronique Une Russe à Paris, qui suivent au quotidien la vie culturelle de la communauté.