Il y a des écrivains qu’on lit en s’étonnant de leur nationalité ; d’autres qui l’imposent à chaque page. Mikhaïl Chichkine appartient à cette seconde famille. Né à Moscou en 1961, installé à Zurich depuis 1995, publié à Paris chez Fayard et Noir sur Blanc, il n’a jamais cessé d’écrire en russe. Cette fidélité à la langue, maintenue depuis trois décennies à plus de deux mille kilomètres de Moscou, n’est pas un entêtement : c’est une forme.

Dans la galaxie des écrivains russes contemporains, Chichkine occupe une position singulière. Il n’est pas un dissident au sens politique strict — il a toujours refusé d’être réduit à cette catégorie —, mais il est devenu, au fil des années, l’une des voix européennes les plus nettes sur ce que signifie être russe hors de Russie. Ses romans, denses, polyphoniques, exigeants, ne se laissent pas résumer. Ses essais, plus frontaux, disent une chose simple : la langue russe est plus vaste que l’État russe.

Ce portrait suit le fil d’un itinéraire qui a commencé en 1961 à Moscou et qui s’écrit aujourd’hui depuis un bureau de Zurich, sans avoir perdu un gramme de russité.

Un Russe de Zurich

Chichkine grandit dans un Moscou brejnevien. Sa mère est professeur de littérature russe dans un lycée ; son père, officier de la marine soviétique, issu d’une famille ukrainienne. Ce métissage biographique — dont il parlera plus tard avec une acuité particulière après 2014 — l’habite dès l’enfance. Il étudie les langues germaniques à l’Institut pédagogique d’État de Moscou, enseigne l’allemand dans une école, traduit, écrit.

Ses premiers textes paraissent à la fin des années 1980, dans la Russie de la perestroïka. En 1995, il part pour la Suisse. La raison est d’abord conjugale — son épouse de l’époque est suissesse —, mais elle devient structurelle : Chichkine découvre à Zurich un pays où, depuis le XIXe siècle, se sont succédé Gogol en convalescence, Herzen exilé, Dostoïevski joueur, Nabokov lépidoptériste, Lénine stratège. Cette Suisse russe, il en fera un livre éponyme (Russkaïa Chveïtsariïa), publié en français chez Noir sur Blanc dans la traduction de Marianne Gourg et de Joëlle Dublanchet.

« Je n’ai pas choisi la Suisse pour m’éloigner de la Russie. Je l’ai choisie parce qu’elle a toujours été le lieu où les Russes pouvaient être eux-mêmes quand ils ne le pouvaient plus chez eux. »

Pour gagner sa vie, il travaille plusieurs années comme interprète russe-allemand auprès des services d’immigration du canton de Zurich. Il y entend, tous les jours, les récits de demandeurs d’asile de l’ex-URSS : Tchétchènes, Biélorusses, Russes fuyant telle ou telle situation. Cette matière, transformée, passera dans Le Cheveu de Vénus.

La langue russe hors de Russie

La grande affaire de Chichkine, c’est la langue. Il en parle avec une exigence qui rappelle, de loin, Nabokov ou Brodsky : le russe n’est pas un territoire géographique, c’est un territoire mental. On peut l’habiter à Moscou, à Paris, à Zurich, à Tel-Aviv. On peut le trahir à Moscou en étant publié par le pouvoir ; on peut le servir à Zurich en écrivant un roman que personne ne demande. Cette défense d’une langue russe vivante, indépendante du pouvoir politique, est l’un des fils rouges de son œuvre comme de ses prises de parole publiques.

Cette position a deux conséquences. La première est éthique : Chichkine a toujours refusé de séparer son travail d’écrivain de sa position d’homme russe en Europe. Dès 2013, il publie dans la presse internationale une lettre ouverte refusant de représenter la Russie officielle à une foire du livre nord-américaine. En 2022, il est l’un des premiers à condamner l’invasion de l’Ukraine, dans des termes qui ne laissent aucune place à l’ambiguïté. Sa position rappelle, à une échelle différente, celle de Boris Akounine, maître du roman historique russe, également installé à l’étranger depuis des années.

La seconde conséquence est stylistique. Parce qu’il écrit en russe loin de Russie, Chichkine travaille sa langue comme un orfèvre travaille un matériau rare. Ses romans sont réputés difficiles ; ils le sont parce qu’ils supposent que le lecteur accepte de lire lentement, à l’ancienne, en acceptant les entrelacs.

Граница русского языка — не на карте. Она в голове у того, кто пишет по-русски.

« La frontière de la langue russe n'est pas sur la carte. Elle est dans la tête de celui qui écrit en russe. »

Conférence, Maison de la littérature de Zurich, 2017.

Une prose polyphonique

Chichkine écrit peu, mais dense. Son premier grand roman, La Prise d’Izmail (2000, non traduit intégralement en français), mêle déjà récits de guerre, carnets, lettres, fragments de chroniques. Il obtient en Russie le prestigieux prix Booker. Le Cheveu de Vénus, publié en russe en 2005 et traduit en français par Sylvie Howlett en 2015, est considéré comme son chef-d’œuvre : un interprète auprès des services suisses de l’immigration transcrit les récits de demandeurs d’asile, tandis que, par couches successives, s’inscrivent une correspondance amoureuse, les carnets d’une chanteuse russe, une méditation sur l’Antiquité.

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La forme est exigeante. Le lecteur doit tenir ensemble des registres, des époques, des voix. Chichkine revendique cette difficulté non comme un caprice esthétique mais comme la seule manière honnête de rendre l’expérience contemporaine de la langue russe : un patchwork, une archive en mouvement, un palimpseste.

Les œuvres traduites en français

TitreAnnée (russe)Éditeur françaisTraducteur(s)
La Suisse russe2000Noir sur BlancM. Gourg et J. Dublanchet
Le Cheveu de Vénus2005FayardSylvie Howlett
Dans les pas de Byron et Tolstoï2002FayardSylvie Howlett
Deux heures moins dix (nouvelles)diversrevuesdivers

Ce corpus français, relativement réduit, tranche avec l’ampleur de la réception allemande, où Chichkine est publié de manière systématique. Il dit aussi quelque chose du temps nécessaire à la traduction : un roman de Chichkine ne se traduit pas en six mois.

Le Cheveu de Vénus : un chef-d’œuvre difficile

Il faut s’arrêter sur ce livre, qui demeure le sommet accessible en français. Le Cheveu de Vénus est un roman sans intrigue linéaire. On y suit un interprète — proche, sans être identique, à l’auteur — dans ses auditions de demandeurs d’asile à Zurich. Entre deux entretiens, le texte s’ouvre à d’autres strates : les lettres qu’il écrit à son jeune fils, le journal d’Isabella Ioureva, chanteuse de romances russes du début du XXe siècle, des évocations de l’Antiquité gréco-romaine.

Le titre lui-même, Venerin Volos (Le Cheveu de Vénus), désigne une fougère capillaire qui pousse partout où il fait chaud et humide. C’est une métaphore de la vie et de la langue russe : elles s’accrochent, elles persistent, elles prolifèrent dans les endroits improbables. Le roman est une profession de foi en cette persistance.

On ne le lit pas comme on lit un polar. On le lit comme on lit Vie et Destin ou Le Maître et Marguerite : en acceptant de se perdre et de se retrouver, en laissant le livre imposer son rythme.

Chichkine et l’éthique de l’écrivain

Depuis 2022, Chichkine est une voix qu’on lit et qu’on écoute dans la presse européenne. Ses tribunes dans Le Monde, la FAZ, Libération ou la NZZ ont dessiné une figure : celle d’un écrivain russe qui refuse de se taire, sans pour autant se transformer en publiciste. Il parle depuis la littérature. Il rappelle que les grandes catastrophes russes du XXe siècle ont toujours été accompagnées d’une tentative de destruction de la langue ; il rappelle que la résistance passe, notamment, par le maintien d’un russe libre, complexe, non propagandiste.

Cette position le situe, parmi les voix de la Russie hors de Russie, dans un espace éthique clairement balisé. Elle fait de lui, pour le lectorat francophone, un passeur irremplaçable de ce que peut la littérature russe lorsqu’elle est écrite librement. À ce titre, son œuvre éclaire indirectement celle de toute une génération d’auteurs qui, avant ou après 2022, ont quitté la Russie — voir sur ce point notre panorama des grands auteurs russes traduits.

Une langue qui ne se rend pas

Ce qu’on retient de Chichkine, au terme d’une lecture, c’est une phrase par page qu’il faut relire, une image par chapitre qui ne s’efface pas, et une certitude : la langue russe, dans son œuvre, ne se rend pas. Elle s’exile, elle s’étend, elle persiste, elle se complexifie. Elle prend, à Zurich, l’épaisseur d’une bibliothèque — Tolstoï, Tchekhov, Chalamov, Nabokov, Brodsky — dont elle ne cesse de prolonger les voix.

Pour le lecteur francophone qui voudrait s’orienter dans la littérature russe contemporaine, Chichkine est moins une porte d’entrée qu’une chambre centrale, à visiter lorsqu’on a déjà lu autour. C’est là, peut-être, sa plus belle rançon d’exilé : avoir obligé une partie de l’Europe littéraire à venir jusqu’à lui, à Zurich, pour relire autrement ce qu’elle croyait savoir de la Russie.