Peu d’œuvres contemporaines donnent, comme celle de Lioudmila Oulitskaïa, l’impression d’un XXe siècle russe entièrement rapatrié dans le roman. Scientifique de formation, entrée tard en littérature, elle a bâti en une trentaine d’années un édifice que l’on hésite à qualifier : romans-fleuves, chroniques familiales, portraits féminins, enquêtes théologiques. On y trouve la mémoire de la terreur stalinienne, les cuisines communautaires des années Brejnev, les appartements surpeuplés, les bibliothèques clandestines, et jusqu’au désarroi d’une Russie post-soviétique qui cherche ses mots.
Ce qui frappe, au-delà des thèmes, c’est une manière. Oulitskaïa écrit sans éclat de voix, avec une politesse de laboratoire. Ses phrases observent sans juger ; ses personnages aiment maladroitement, se taisent, cèdent, persistent. L’ironie y est rare, la pitié encore plus. C’est une prose d’empathie précise, qui refuse à la fois la leçon morale et l’effet de style.
Ce portrait suit le fil de cette œuvre — de la biochimie à la fiction, des premiers récits féminins aux grandes sagas, jusqu’à l’exil berlinois de 2022 — et rappelle combien, en français, sa lecture doit à un atelier discret de traducteurs.
La généalogie d’une voix féminine
Née en 1943 à Davlekanovo, dans l’Oural, Lioudmila Oulitskaïa grandit à Moscou dans une famille d’intellectuels juifs assimilés. La mémoire familiale est marquée par les camps : un grand-père passé par le Goulag, des récits de survie transmis à mi-voix. Cette généalogie, elle ne la transformera jamais en thèse ; elle la laissera irriguer tous ses livres.
Il y a, chez cette femme élevée dans l’URSS de l’après-guerre, un goût précoce pour la littérature yiddish, pour les diaristes russes, pour les grandes voix féminines de l’émigration — Nadejda Mandelstam surtout. Ce que l’on appelle aujourd’hui son féminisme n’est pas doctrinal : c’est une attention obstinée aux existences de femmes, souvent périphériques, souvent tues, dont le roman russe classique n’avait pas toujours fait grand cas.
« Je viens d’une génération de femmes qui ont porté leurs familles sur leurs épaules sans jamais se plaindre. Mes livres, c’est d’abord un hommage à elles. »
Cette phrase, qu’elle a reformulée à plusieurs reprises dans ses entretiens européens, éclaire la ligne de son œuvre : une littérature qui regarde vers les cuisines, les couloirs, les hôpitaux, les jardins de datcha — là où les hommes de l’Histoire passent, mais où les femmes demeurent.
Du laboratoire à la littérature
Oulitskaïa arrive au roman par un long détour. Biochimiste de formation — elle travaille à l’Institut de génétique de Moscou dans les années 1960-70 —, elle est renvoyée en 1970 pour avoir, dit la rumeur, dactylographié des textes du samizdat. Pendant près de vingt ans, elle gagne sa vie en périphérie du monde littéraire : directrice littéraire d’un théâtre juif, scénariste, auteure de contes pour enfants.
Ce passage par la science n’est pas anecdotique. Il laisse dans son écriture une manière d’observer les êtres comme des organismes complexes, sans cynisme mais sans mystique : on note les symptômes, on tâche de comprendre les équilibres. Ses médecins, nombreux dans ses livres — gynécologues, pédiatres, psychiatres —, sont des figures cardinales, jamais héroïques, souvent désarmées.
Les premiers textes paraissent tardivement. Sonietchka, bref récit publié en 1992, reçoit en France le Prix Médicis étranger (1996) et fait connaître Oulitskaïa au public francophone. L’auteure a alors près de cinquante ans. À partir de là, les romans s’enchaînent avec une régularité tranquille, portée par la collaboration fidèle avec Gallimard.
Я не собиралась становиться писателем. Но тексты накапливались, как сами собой, и наступил момент, когда стало ясно: пора.
« Je n'avais pas l'intention de devenir écrivaine. Mais les textes s'accumulaient, comme d'eux-mêmes, et il est venu un moment où il fut évident : c'est le moment. »
Entretien, Novaïa Gazeta, 2011.
Les grands romans du XXe siècle russe
Si l’on voulait ne retenir que trois livres, trois massifs suffiraient à dire ce qu’Oulitskaïa a fait au roman russe contemporain.

Medea et ses enfants : la matriarche de Crimée
Publié en russe en 1996, traduit en français chez Gallimard, Medea et ses enfants rassemble autour d’une figure centrale — Medea Sinopli, Grecque de Crimée, veuve et sans enfants — toute une constellation de parents, neveux, amis de passage, qui convergent chaque été dans sa maison. Le roman est une chambre d’écho familiale, un art de tenir ensemble des êtres que l’Histoire n’a cessé de disperser. Il pose en place, une fois pour toutes, le dispositif oulitskaïen : une héroïne qui parle peu, un chœur qui entre et sort, un siècle qui s’incarne dans quelques pièces.
Daniel Stein, interprète : la foi comme enquête
Daniel Stein, interprète (2006, traduit par Sophie Benech chez Gallimard) s’inspire de la figure réelle d’Oswald Rufeisen, juif polonais ayant survécu à la Shoah en interprétant pour la Gestapo, puis converti au catholicisme et fondateur d’une petite communauté en Israël. Oulitskaïa compose un roman par fragments — lettres, témoignages, carnets, comptes rendus — où plusieurs dizaines de voix se répondent. Loin du roman à thèse, c’est une enquête sur la possibilité du dialogue entre les religions, les peuples, les mémoires. Le livre a suscité en Russie, à sa sortie, une vaste polémique ; il reste, pour beaucoup, son ouvrage le plus ambitieux.
Le Chapiteau vert et L’Échelle de Jacob : les fresques tardives
Le Chapiteau vert (2011) suit trois camarades moscovites — Ilia, Sania, Micha — de l’enfance stalinienne aux années de dissidence, dans une fresque qui assume ses parentés avec Tolstoï. L’Échelle de Jacob (2015) remonte, à travers une correspondance retrouvée dans un grenier, la généalogie d’un couple traversant le siècle. Ces deux livres constituent le massif tardif de l’œuvre : c’est là, peut-être, qu’Oulitskaïa écrit sa propre somme, confiant à la fiction le soin de dire ce qu’un mémorial ou une histoire universitaire ne diront jamais de cette façon.
Le voyage à rebours de l’exil (2022)
Au printemps 2022, quelques semaines après le début de l’invasion russe de l’Ukraine, Lioudmila Oulitskaïa quitte Moscou pour Berlin. Elle a alors soixante-dix-neuf ans. L’information, annoncée sobrement dans un entretien à un quotidien allemand, referme un long parcours de dissidence retenue : signature de tribunes pour les prisonniers politiques, soutien à l’association Memorial — dissoute la même année —, interventions publiques mesurées mais nettes.
L’exil n’est pas, pour elle, une posture. L’écrivaine a toujours refusé de se poser en voix de l’opposition organisée. Ce qu’elle a fait, dans ses romans comme dans ses essais, c’est maintenir une certaine idée de la Russie : plurielle, juive, tatare, caucasienne, chrétienne, athée, traversée d’Histoire. Cette Russie-là, en 2022, ne trouve plus d’espace à Moscou.
À Berlin, elle continue à écrire en russe. La question linguistique, fondamentale pour toute la littérature russe en exil depuis un siècle, se pose à elle avec netteté : écrire pour qui, publier où, lire à qui ? Les réponses s’inventent livre après livre. Cette situation la rapproche, bien qu’elle soit d’une autre génération, d’un Mikhaïl Chichkine, écrivain de l’exil, installé en Suisse depuis trois décennies.
Oulitskaïa en français : Sophie Benech et les autres
Aucune œuvre étrangère n’existe, dans une langue d’arrivée, sans l’atelier patient de ses traducteurs. Pour Oulitskaïa en français, ce nom domine : Sophie Benech, traductrice de Daniel Stein, interprète, du Chapiteau vert, de L’Échelle de Jacob. On lui doit également la traduction de Chalamov et de Paoustovski : une cohérence de vocation, qui fait de Benech l’une des voix essentielles du passage russe-français contemporain.
D’autres traducteurs ont contribué à l’édifice : Bernard Kreise pour les premiers récits, Sophie Bastide-Foltz pour certains titres plus récents. Ce travail collectif, qui s’inscrit dans la longue histoire de la traduction littéraire russe-français, rappelle que la présence d’Oulitskaïa dans les librairies francophones ne va pas de soi : elle est, chaque fois, le résultat d’un choix éditorial, d’un calendrier patient, d’une relecture méticuleuse.
Le fait que plusieurs traductrices d’Oulitskaïa aient été distinguées ou rapprochées du Prix Russophonie au fil des éditions dit quelque chose de la réception française de son œuvre : elle a formé, en France, un public fidèle et des passeurs expérimentés, qui ont eux-mêmes fait école.
Une voix qui tient
Ce qui demeure, après trois décennies d’œuvre, c’est une voix qui tient. Tenir, chez Oulitskaïa, n’est pas un mot d’héroïsme : c’est un mot de biochimiste — maintenir un équilibre, ne pas basculer. Ses livres tiennent ensemble des êtres que tout disperse ; ils tiennent une ligne éthique sans jamais la formuler ; ils tiennent, depuis 2022, dans une langue désormais écrite depuis Berlin mais restée russe jusqu’à la moelle.
Pour le lecteur francophone, l’œuvre d’Oulitskaïa constitue aujourd’hui l’un des points d’accès les plus sûrs à la littérature russe contemporaine. Elle n’est pas la plus spectaculaire, pas la plus pyrotechnique. Elle est, peut-être, la plus fiable : celle qui, relue dix ans plus tard, n’aura rien perdu de sa tenue.