Dans cet entretien exclusif, Claire Vasseur, journaliste spécialisée en littérature et traduction, s’entretient avec Marguerite Aubertin, historienne de la traduction littéraire basée à Lyon. Avec 22 ans d’expérience, Marguerite est une spécialiste des femmes traductrices du russe. Ensemble, elles explorent la contribution souvent méconnue de ces femmes au patrimoine littéraire franco-russe.
À retenir : Derrière les grands noms masculins qui dominent l’histoire de la traduction russe-française, des femmes ont joué un rôle décisif mais longtemps effacé, faute de crédits d’édition et de reconnaissance financière équitable.
Quelques figures de traductrices citées dans cet entretien, du XIXe siècle à aujourd’hui :
| Traductrice | Période | Contribution |
|---|---|---|
| Marie de Villermont | XIXe siècle | Traductions de Pouchkine et Gogol, russe appris en autodidacte |
| Irina Odoevtseva / Nina Berberova | Entre-deux-guerres | Traduction d’œuvres russes contemporaines depuis l’émigration |
| Hélène Henry | Contemporaine | Lauréate du Prix de la Russophonie |
| Anne-Marie Tatsis-Botton / Luba Jurgenson | Contemporaine | Reconnaissance actuelle pour la traduction russe-français |
Une histoire de la traduction écrite au masculin
Claire Vasseur : Marguerite, pourquoi dit-on que l’histoire de la traduction est principalement écrite au masculin ?
Marguerite Aubertin : C’est une observation qui se vérifie dans de nombreux domaines, mais la traduction littéraire est particulièrement marquée par cette tendance. Historiquement, le métier de traducteur était perçu comme une activité secondaire, souvent reléguée aux marges du champ littéraire. On l’oublie souvent, mais ce travail de l’ombre a longtemps été dominé par des hommes qui possédaient les réseaux et la reconnaissance nécessaires pour être publiés et crédités. Cette situation a occulté le rôle crucial des femmes, qui, bien que nombreuses à traduire, étaient rarement mises en avant dans les crédits d’édition. Par exemple, si l’on considère la période de la Renaissance, les traducteurs masculins étaient perçus comme des intellectuels, alors que les femmes étaient souvent reléguées au simple statut d’aides ou de secrétaires. Cela a perduré jusqu’au XXe siècle, où enfin on a commencé à reconnaître le rôle des traductrices, en partie grâce à l’évolution des mouvements féministes.
Il est intéressant de noter que cette invisibilisation des femmes dans la traduction s’est également manifestée à travers le choix des textes traduits. Souvent, les œuvres traduites par des femmes étaient considérées comme moins prestigieuses ou moins importantes, ce qui a contribué à leur manque de reconnaissance. En outre, les femmes traductrices ont souvent dû mener des combats pour être payées à leur juste valeur, une lutte qui continue encore aujourd’hui. Dans certains cas, des contrats de traduction étaient signés par des éditeurs qui sous-évaluaient délibérément le travail des femmes, ce qui a créé des inégalités salariales persistantes. Pour mieux comprendre ces dynamiques, notre site propose un aperçu des grands traducteurs du russe en français.
Les pionnières du XIXe siècle : traduire dans l’ombre
Claire Vasseur : Pouvez-vous nous parler des premières femmes traductrices du russe au XIXe siècle ?
Marguerite Aubertin : Absolument. Le XIXe siècle a vu l’émergence de plusieurs traductrices talentueuses qui ont commencé à faire leur marque, bien que dans l’ombre. Par exemple, Marie de Villermont a traduit des œuvres de Pouchkine et Gogol à une époque où peu de femmes avaient accès à l’éducation nécessaire pour maîtriser le russe. Ces femmes ont souvent travaillé sans reconnaissance, parfois même sous des pseudonymes masculins pour être publiées. C’est une injustice historique que nous devons corriger en leur redonnant leur juste place dans l’histoire de la traduction.
En outre, ces traductrices ont souvent dû s’auto-former. Marie de Villermont, par exemple, aurait appris le russe en autodidacte, se servant des quelques ressources disponibles à son époque. Les femmes de cette période, bien que peu nombreuses dans le domaine public, ont joué un rôle crucial dans l’introduction de la littérature russe en France. Il est essentiel de consulter notre entretien avec la traductrice Sofia Garnier pour mieux comprendre ces enjeux.

Les conditions de travail de ces pionnières étaient souvent très difficiles. Elles devaient jongler entre les exigences domestiques et leur passion pour la traduction, souvent dans des environnements peu propices à l’étude. Leurs contributions, bien que cruciales, ont souvent été ignorées par les historiens littéraires de l’époque. Il est important de mentionner que certaines de ces femmes ont dû se battre pour obtenir les droits d’auteur sur leurs traductions, un obstacle supplémentaire dans la reconnaissance de leur travail.
L’entre-deux-guerres et l’apport des traductrices émigrées
Claire Vasseur : Quel a été l’impact des traductrices émigrées durant l’entre-deux-guerres ?
Marguerite Aubertin : L’entre-deux-guerres a été une période cruciale, marquée par l’arrivée en France de nombreux émigrés russes. Parmi eux, plusieurs femmes traductrices ont joué un rôle clé dans la transmission de la culture russe. Par exemple, Irina Odoevtseva et Nina Berberova ont contribué à traduire et à faire connaître des œuvres russes contemporaines en France. Leur travail a souvent permis non seulement de maintenir un lien culturel entre les deux pays, mais aussi de sensibiliser le public français à des réalités politiques et sociales complexes.
Ces femmes ont souvent utilisé leurs propres expériences d’émigration pour enrichir leurs traductions de nuances culturelles et émotionnelles, offrant ainsi une perspective unique aux lecteurs français. Le rôle des émigrés a également été documenté dans la diaspora russe et son histoire à Paris, qui offre une perspective enrichissante sur ces échanges culturels.
En outre, ces traductrices ont souvent été des ponts entre les communautés russes émigrées et le public français, facilitant une meilleure compréhension mutuelle. Leur impact s’étendait au-delà de la littérature, influençant également les perceptions culturelles et politiques. Par exemple, les traductions de Berberova ont joué un rôle crucial dans la diffusion des idées de liberté et de résistance, très pertinentes dans le contexte politique de l’époque.
Des figures méconnues à redécouvrir
Claire Vasseur : Quelles sont les figures méconnues de traductrices que vous aimeriez voir redécouvertes ?
Marguerite Aubertin : Il y a plusieurs figures qui méritent d’être mises en lumière. Prenons par exemple Sophie Manonni, dont les traductions de Tourgueniev sont restées longtemps non créditées. Sa contribution a été fondamentale pour faire connaître cet auteur en France. Autre exemple, Élisabeth de Gramont, une traductrice dont le travail avec les textes de Soljenitsyne a profondément influencé la perception française de la littérature soviétique.
Ces femmes ont souvent travaillé dans des conditions précaires, parfois sans rémunération adéquate, simplement par passion pour la littérature russe. Avec l’avènement des études de genre, il devient impératif de redécouvrir et de reconnaître leur travail. Pour ceux qui souhaitent approfondir, notre site propose un entretien avec la traductrice Sofia Garnier, qui évoque ces questions.
La reconnaissance de ces traductrices méconnues ne se limite pas à un simple hommage posthume ; elle joue un rôle crucial dans l’inspiration des nouvelles générations de traductrices, en leur montrant que leur travail peut avoir un impact durable sur le paysage littéraire. Il est pertinent de se souvenir que ces femmes ont souvent initié des échanges littéraires qui ont ouvert la voie à une meilleure compréhension interculturelle, un processus qui reste essentiel aujourd’hui.
Le tournant des années 1960-1980 : professionnalisation
Claire Vasseur : Comment la professionnalisation a-t-elle changé le paysage pour les traductrices dans les années 1960-1980 ?
Marguerite Aubertin : Les années 1960-1980 ont marqué un tournant majeur. On observe alors une professionnalisation croissante du métier de traducteur, avec la création de formations universitaires spécifiques et d’associations professionnelles. Ce changement a permis à un plus grand nombre de femmes de s’affirmer en tant que traductrices professionnelles. Par ailleurs, le mouvement féministe de l’époque a contribué à pousser pour une meilleure reconnaissance des femmes dans tous les domaines, y compris la traduction.
Cette époque a également vu la mise en place de normes de qualité dans la traduction, ce qui a aidé à standardiser et à professionnaliser le métier. De nombreuses universités ont commencé à offrir des cursus dédiés à la traduction, donnant aux femmes une voie professionnelle claire. Pour mieux comprendre ces transformations, je vous invite à lire notre article sur les difficultés de la traduction littéraire russe.
La professionnalisation a également eu un impact sur la visibilité des traductrices dans les médias et les publications académiques, renforçant ainsi leur légitimité et leur influence dans le domaine littéraire. Les associations professionnelles ont joué un rôle clé en fournissant non seulement une plate-forme de réseautage, mais aussi en promouvant des standards éthiques et professionnels. Il est également important de noter que cette période a favorisé la création de prix littéraires spécifiques pour les traducteurs, augmentant ainsi leur visibilité publique.
Les traductrices contemporaines et leur reconnaissance
Claire Vasseur : Quelle est la situation des traductrices de nos jours ?
Marguerite Aubertin : Aujourd’hui, les traductrices bénéficient d’une reconnaissance accrue, bien que le chemin ait été long. Les femmes comme Anne-Marie Tatsis-Botton ou Luba Jurgenson sont reconnues pour leur travail exceptionnel dans la traduction du russe vers le français. De plus, des prix littéraires spécifiques, comme le Prix de la Russophonie, ont contribué à mettre en lumière leur travail.
Cependant, il reste des progrès à faire pour garantir une parité totale dans les crédits et la rémunération. Actuellement, les traductrices sont souvent confrontées à des défis liés aux droits d’auteur et à la reconnaissance financière équitable de leur travail. Pour une plongée visuelle dans cette histoire, la photo suivante montre une bibliothèque ancienne avec des éditions russes et françaises côte à côte.

Les efforts pour améliorer la reconnaissance des traductrices incluent également des initiatives pour augmenter la visibilité médiatique de leur travail, ainsi que pour encourager les jeunes femmes à considérer la traduction littéraire comme une carrière viable et enrichissante. Les plateformes numériques et les réseaux sociaux jouent aujourd’hui un rôle crucial dans la diffusion des travaux de traduction, permettant aux traductrices de toucher un public plus large et de renforcer leur influence dans le secteur culturel.
Pourquoi ce travail reste-t-il sous-valorisé
Claire Vasseur : Pourquoi, selon vous, le travail des traductrices reste-t-il sous-valorisé ?
Marguerite Aubertin : Il faut rappeler que la traduction est souvent perçue comme un acte de second plan, secondaire par rapport à l’écriture originale. Cette perception a historiquement minimisé l’importance du travail des traductrices, qui nécessite pourtant une compréhension profonde des deux cultures et une maîtrise parfaite des langues.
Bien que la situation s’améliore, beaucoup considèrent encore la traduction comme une simple transposition de mots, oubliant la créativité et la sensibilité que cela requiert. Ce manque de reconnaissance se manifeste également dans les disparités salariales et le manque de crédits dans les publications. Pour une liste des traducteurs et traductrices reconnus, je recommande de consulter les grands traducteurs du russe en français.
En outre, la sous-valorisation est souvent exacerbée par une méconnaissance du processus de traduction lui-même, qui est bien plus complexe que ne le suggère l’idée simpliste de “transposition”. Le traducteur doit souvent jongler avec des contextes culturels et historiques, ce qui fait de son rôle une véritable entreprise de réécriture. Les traductrices doivent également naviguer dans un marché de l’édition souvent dominé par des décisions économiques qui ne reconnaissent pas pleinement la valeur intellectuelle de leur travail.
Le rôle du Prix de la Russophonie dans cette reconnaissance
Claire Vasseur : Quel rôle joue le Prix de la Russophonie dans la reconnaissance des traductrices ?
Marguerite Aubertin : Le Prix de la Russophonie a été crucial pour mettre en avant le travail des traductrices et traducteurs du russe. Créé en 2007, ce prix récompense chaque année les meilleures traductions du russe vers le français, soulignant à la fois la qualité du travail et l’importance du rôle du traducteur dans la diffusion de la culture russe.
Des traductrices comme Hélène Henry ont été récompensées, ce qui a permis de mettre en lumière leur contribution exceptionnelle. Ce prix incite également les éditeurs à plus de transparence et d’équité dans la reconnaissance des traducteurs. Pour les curieux, le palmarès complet du Prix de la Russophonie est disponible sur notre site.
Le Prix de la Russophonie ne se contente pas seulement de récompenser des traductions exceptionnelles ; il joue également un rôle éducatif en sensibilisant le public à l’importance de la traduction littéraire et en encourageant les jeunes traductrices à persévérer dans ce domaine. Ce prix est une étape importante dans la reconnaissance des traducteurs, mais il reste encore beaucoup à faire pour que le travail de traduction atteigne le même niveau de reconnaissance que la création littéraire originale.
Claire Vasseur : Passons maintenant à quelques questions rapides — vrai/faux.
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Vrai ou Faux : Les femmes traductrices ont toujours été créditées dans les éditions publiées.
Marguerite Aubertin : Faux. Pendant longtemps, les femmes traductrices n’étaient pas créditées, ou utilisaient des pseudonymes masculins.
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Vrai ou Faux : La traduction est perçue comme un acte créatif autant que l’écriture originale.
Marguerite Aubertin : Faux. On la perçoit souvent à tort comme une simple transposition linguistique.
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Vrai ou Faux : Les années 1960 ont vu une explosion du nombre de traductrices professionnelles.
Marguerite Aubertin : Vrai. La professionnalisation a permis à de nombreuses femmes de se lancer dans ce métier.
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Vrai ou Faux : Le Prix de la Russophonie est décerné uniquement en France.
Marguerite Aubertin : Vrai. C’est un prix français dédié aux traductions du russe.
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Vrai ou Faux : Les traductrices émigrées ont peu influencé la littérature française.
Marguerite Aubertin : Faux. Leur influence a été significative, surtout dans l’entre-deux-guerres.
Claire Vasseur : Pour conclure, quels conseils donneriez-vous aux jeunes traductrices ?
Marguerite Aubertin :
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Perfectionnez votre maîtrise des langues. Une compréhension profonde de la culture et de la langue d’origine est essentielle pour une traduction réussie.
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Réseautage. Engagez-vous dans des réseaux professionnels pour vous faire connaître et échanger des expériences.
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Persévérez et valorisez votre travail. Ne sous-estimez jamais la valeur de votre contribution à la littérature.
En conclusion, cet entretien avec Marguerite Aubertin met en lumière l’apport inestimable des femmes dans la traduction littéraire du russe, tout en soulignant les défis persistants. Pour en savoir plus sur le patrimoine culturel et les influences russes, explorez la diaspora russe et son histoire à Paris et le patrimoine culturel russe.
Point clé : La professionnalisation du métier dans les années 1960-1980 a marqué un tournant décisif, mais la parité dans les crédits et la rémunération reste, selon Marguerite Aubertin, un chantier encore inachevé aujourd’hui.