Il a d’abord été un savant discret : Grigori Tchkhartichvili, japoniste, directeur adjoint de la revue Inostrannaïa Literatoura à Moscou, traducteur reconnu de Yukio Mishima. Puis, à la fin des années 1990, il est devenu Boris Akounine, auteur d’une série policière historique qui allait conquérir des millions de lecteurs russes avant de passer les frontières. Ce dédoublement — le savant et le romancier —, l’écrivain l’a toujours assumé avec élégance.

Le succès d’Akounine n’est pas un accident. Il tient à une intuition simple : dans la Russie des années 1990, désemparée, désorientée, avide de lisibilité, un public existait pour un polar historique russe de qualité, qui renouerait avec le XIXe siècle romanesque sans pastiche et sans nostalgie. Cette intuition a fait d’Éraste Fandorine — jeune enquêteur moscovite des années 1870 — une figure aussi familière, en Russie contemporaine, que Sherlock Holmes en Angleterre victorienne.

Mais réduire Akounine à son détective serait une injustice. L’écrivain a, en parallèle, entrepris une vaste Histoire de l’État russe ; il a publié des essais, des pièces, des scénarios. Et depuis Londres, où il vit depuis 2014, il est devenu l’une des voix critiques les plus écoutées sur la Russie de Vladimir Poutine.

Un japoniste devenu romancier

Né en 1956 à Zestafoni, en Géorgie soviétique, Grigori Tchkhartichvili grandit à Moscou dans une famille d’origine géorgienne. Il étudie les langues orientales à l’Institut des pays d’Asie et d’Afrique de l’Université d’État de Moscou, se spécialise dans la littérature japonaise, traduit Yukio Mishima, Kenzaburō Ōe, des auteurs de l’époque Meiji. Il publie en 1999 un essai remarqué, L’Écrivain et le Suicide, qui examine les trajectoires autodestructrices dans la littérature mondiale.

C’est à cette époque qu’il invente Boris Akounine. Le pseudonyme — Akunin signifie en japonais « un mauvais sujet, un scélérat » — est un clin d’œil de lettré : un japoniste qui écrit des polars adopte le nom d’un méchant de théâtre kabuki. Le premier roman de la série, Azazel (1998), paraît chez un petit éditeur moscovite. Le succès est foudroyant.

« J’ai commencé à écrire de la fiction parce que je voulais un roman policier historique russe de qualité à lire dans le métro, et qu’il n’en existait pas. »

Cette anecdote, qu’Akounine a reformulée à de nombreuses reprises, dit l’essentiel. Il n’a pas cherché à être un grand écrivain ; il a cherché à remplir un manque. Le paradoxe, c’est qu’en remplissant ce manque, il est devenu un grand écrivain — au sens où il a modelé la manière dont une génération de lecteurs russes lit le XIXe siècle de leur propre pays.

Fandorine, le Sherlock Holmes russe

Éraste Pétrovitch Fandorine apparaît dans Azazel en 1876 : il a vingt ans, il est fonctionnaire du Département de la police criminelle de Moscou, il a des yeux bleus étonnamment clairs et des tempes prématurément grisonnantes. Une première affaire — des suicides apparents de jeunes gens fortunés — l’entraîne de Moscou à Saint-Pétersbourg, puis à Londres. Il en sortira marqué à vie.

À partir de là, Akounine déploie un cycle qui suivra Fandorine sur plusieurs décennies, jusqu’à la Première Guerre mondiale. Chaque volume change de registre : le feuilleton d’espionnage dans Le Gambit turc, le huis clos à bord d’un paquebot dans Léviathan, le récit caucasien dans La Mort d’Achille, le thriller politique dans Le Conseiller d’État, le roman d’amour tragique dans La Maîtresse de la mort. Cette variation de formes — treize romans principaux, plus des nouvelles et des dérivés — fait de la série une sorte d’anthologie du roman populaire, revisitée à travers un même personnage.

Les premiers volumes traduits en français

Titre françaisTitre russeÉditeur
La Reine de l’hiverAzazelPresses de la Cité
Le Gambit turcTourétski GambitPresses de la Cité
LéviathanLéviafanPresses de la Cité
La Mort d’AchilleSmert’ AkhilessaNoir sur Blanc
Le Conseiller d’ÉtatStatski sovetnikNoir sur Blanc

Le personnage de Fandorine a été porté à l’écran en Russie à plusieurs reprises, notamment dans Le Conseiller d’État avec Oleg Menchikov. Ces adaptations ont ancré le détective dans la culture populaire russe des années 2000.

Une encyclopédie romanesque de la Russie

En parallèle du cycle Fandorine, Akounine s’est lancé dans un projet d’une ambition démesurée : une Histoire de l’État russe en plusieurs volumes, publiée à partir de 2013. Le principe est simple et efficace. Chaque volume comporte deux parties : une synthèse historique, écrite dans une langue accessible mais documentée, et un roman illustrant la même époque. La méthode assume un double pari : que le public russe a besoin de récits clairs de sa propre histoire, et que la fiction permet de dire ce que l’historiographie n’atteint pas.

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Cette entreprise rappelle, à sa façon, la tradition des grandes vulgarisations littéraires du XIXe siècle — Karamzine, Soloviev —, tout en reprenant à son compte les outils du roman populaire. Elle n’a été que partiellement traduite en français, ce qui prive le lecteur francophone d’une part importante de l’œuvre récente d’Akounine. Pour qui lit le russe, il s’agit d’un point d’entrée remarquable dans l’histoire du pays ; pour qui ne le lit pas, il reste à espérer que cette série trouve à terme ses traducteurs français.

История России — это не повод для гордости или стыда. Это материал, который надо понять.

« L'histoire de la Russie n'est ni un motif de fierté ni un motif de honte. C'est une matière qu'il faut comprendre. »

Préface à *L'Histoire de l'État russe*, tome I, 2013.

Cette phrase, simple, résume la méthode Akounine : refuser l’épopée nationale, refuser aussi la repentance ; regarder.

Akounine et le « pays secret »

On trouve chez Akounine une formule qui revient souvent : taïnaïa Rossiïa, « la Russie secrète ». Elle désigne ce pays parallèle que les livres, selon lui, ont toujours préservé lorsque l’État russe dérivait. Une Russie de lecteurs, de traducteurs, de libraires, de professeurs, de bibliothécaires — un pays fragile, minoritaire, mais irréductible.

Cette Russie-là, Akounine l’a servie de deux manières. D’abord en écrivant des livres qui la nourrissent. Ensuite en militant, dès les années 2010, pour la défense des libertés publiques en Russie. En 2011-2012, il est de toutes les grandes manifestations moscovites contre les fraudes électorales. En 2014, après l’annexion de la Crimée, il quitte définitivement la Russie pour Londres. En 2022, il fait partie des premières voix russes à condamner sans nuance l’invasion de l’Ukraine, position qui le rapproche de Mikhaïl Chichkine, écrivain de l’exil.

Un écrivain en exil à Londres

Depuis Londres, Akounine continue à écrire en russe, à un rythme soutenu. Il est aujourd’hui officiellement, en Russie, « agent de l’étranger » et inscrit sur une liste de « terroristes et extrémistes » — formulation qui, sous la plume du Kremlin, désigne les auteurs indésirables. Ses livres, pourtant, continuent de circuler, par voies légales à l’étranger et par voies numériques en Russie.

Pour les lecteurs francophones, cette situation ne change rien : les traductions continuent de paraître chez Noir sur Blanc, les rééditions se succèdent, les séries sont vivantes. Akounine reste, avec Oulitskaïa et Chichkine, l’un des trois piliers de ce qu’il faut bien appeler la littérature russe en exil contemporaine — part vivante, dynamique, de la littérature russe tout court.

Le poids et la grâce

Ce qui frappe, à relire Akounine aujourd’hui, c’est le dosage. Les romans sont efficaces, lisibles, ils se dévorent ; mais ils n’insultent jamais le lecteur. La documentation est sérieuse, la langue soignée, l’ironie légère. Akounine n’a jamais prétendu écrire des chefs-d’œuvre ; il a écrit des livres qui tiennent et qui font lire. Cette modestie-là est une forme d’élégance intellectuelle, de plus en plus rare.

Pour qui veut approcher la Russie par ses grands auteurs traduits, Akounine est une porte d’entrée généreuse. On en sort avec le sentiment d’avoir passé du temps non pas seulement avec un détective, mais avec une civilisation — ses langues, ses chemins de fer, ses pardessus, ses cafés viennois, ses idéaux, ses crimes. Et avec l’envie d’aller voir ce que la traduction littéraire russe-français continue d’ouvrir, année après année, de ce continent de mots.