On parle volontiers, quand on évoque la littérature russe actuelle, des grands noms masculins : Sorokine, Pelevine, Prilépine, Vodolazkine. Ils occupent les vitrines, les colloques, les grands entretiens. Mais si l’on se penche sur ce qui s’écrit, se traduit, se lit vraiment depuis trente ans, une autre carte se dessine. Cinq écrivaines, au moins, méritent qu’on s’arrête devant elles : Lioudmila Oulitskaïa, Lioudmila Petrouchevskaïa, Tatiana Tolstoï, Guzel Iakhina, Dina Rubina.

Elles ne forment pas une école. Elles n’ont ni manifeste, ni revue, ni cénacle. Elles appartiennent même à des générations différentes — Petrouchevskaïa est née en 1938, Iakhina en 1977 —, et à des géographies éloignées : Moscou, Leningrad, Kazan, Jérusalem. Ce qui les rassemble, c’est un refus commun, bien qu’exprimé de manière radicalement différente : celui de laisser la littérature russe contemporaine s’écrire sans elles.

Ce dossier ne cherche ni l’exhaustivité ni la hiérarchie. Il propose un parcours — cinq portes, cinq ambiances, cinq langues — pour le lecteur francophone qui voudrait sortir des sentiers battus.

Une tradition d’écriture féminine russe

Avant d’entrer dans le détail de chaque auteure, un rappel s’impose. La littérature russe féminine n’est pas une invention du XXe siècle. De Catherine II, qui écrivait des comédies, à Zinaïda Guippius dans le symbolisme ; de Marina Tsvetaïeva à Anna Akhmatova ; de Nadejda Mandelstam mémorialiste à Lydia Tchoukovskaïa : une lignée s’est toujours tenue, parfois dans l’ombre, parfois au premier plan. Elle s’inscrit dans un patrimoine culturel russe où les femmes — icônographes, mémorialistes, éducatrices — ont tenu depuis le XVIIIe siècle une place souvent décisive. Les écrivaines contemporaines recueillent cet héritage sans le brandir, le prolongent sans le proclamer.

Ce qui change, à partir des années 1990, c’est l’accessibilité. La fin de l’URSS permet la publication de manuscrits longtemps retenus — on redécouvre Tsvetaïeva dans son intégralité, on édite enfin Lydia Ginzbourg —, et ouvre la voie à une génération qui peut désormais publier dans les délais normaux d’une carrière littéraire. Oulitskaïa, Petrouchevskaïa, Tolstoï en sont les premières bénéficiaires.

Lioudmila Oulitskaïa : la mémoire comme vocation

Nous avons consacré un portrait entier à Lioudmila Oulitskaïa, il serait redondant d’en reprendre ici la trajectoire. Rappelons simplement qu’elle est, à ce jour, la seule écrivaine russe contemporaine à disposer en français d’une œuvre suivie, régulière, traduite chez Gallimard avec une constance qui en fait un cas d’école. De Sonietchka (Prix Médicis étranger 1996) à L’Échelle de Jacob, en passant par Daniel Stein, interprète et Le Chapiteau vert, elle a construit une somme qui embrasse le XXe siècle russe entier.

Sa place dans ce dossier est tout à fait particulière : elle tient un peu le rôle de la matriarche d’un clan qui ne se connaît pas. Quand on cherche une écrivaine russe contemporaine traduite en français, on tombe d’abord sur elle ; elle a ouvert la voie, installé une attente, formé un public. Les quatre qui suivent lui doivent, indirectement, une part de leur lisibilité actuelle en France.

Petrouchevskaïa : les contes les plus sombres du XXe siècle

Née à Moscou en 1938, Lioudmila Petrouchevskaïa a longtemps été empêchée de publier en URSS. Ses textes circulaient en samizdat, se disaient à voix basse. Dramaturge d’abord, elle impose dans les années 1970-80 une écriture théâtrale d’une noirceur implacable, où les dialogues de cuisine prennent l’ampleur de drames antiques. Puis elle publie des récits brefs, d’une cruauté glaciale.

« Je n’ai pas choisi d’écrire sur les gens détruits. Ce sont eux qui ont frappé à ma porte. »

Son livre le plus emblématique, en français, est probablement Il était une nuit, recueil de récits parus en anglais et partiellement traduits chez Christian Bourgois puis en revue. Les textes tiennent du conte noir, du fait divers, du roman gothique miniature. Une femme vit dans un appartement communal infesté de rats ; une grand-mère aime tant son petit-fils qu’elle finit par l’emporter avec elle dans la tombe ; des morts reviennent, des enfants disparaissent.

On lit Petrouchevskaïa comme on lit les nouvelles de Carver, les contes de Kafka, les pièces de Beckett : en acceptant que la littérature puisse être un art de la compression brutale. C’est, de nos cinq auteures, la plus radicale formellement. Les lecteurs francophones n’ont accès qu’à une portion de son œuvre, ce qui rend chaque nouvelle traduction précieuse.

Tatiana Tolstoï : le style comme identité

Petite-nièce de Léon Tolstoï, petite-fille d’Alexis N. Tolstoï, romancier soviétique reconnu, Tatiana Tolstoï porte un nom qui pèse. Elle s’en est affranchie par la seule voie possible : le style. Née en 1951 à Leningrad, elle publie à partir des années 1980 des nouvelles qui frappent par leur virtuosité — longues phrases, images baroques, ironie mordante.

Son roman le plus ample, La Chute (titre russe Kys’), publié en 2000, imagine une Russie post-apocalyptique où l’humanité a régressé après une catastrophe nucléaire. Les survivants ne savent plus lire, les livres sont soit interdits, soit vénérés comme des reliques incompréhensibles. Dans cette dystopie, Tolstoï compose un pastiche somptueux de toute la littérature russe — des bylines médiévales à Dostoïevski — et signe ce qu’on peut considérer comme l’un des romans les plus marquants de la décennie 2000.

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La critique française a salué le livre à sa sortie. La traduction, exigeante, a été confiée à des spécialistes rompus à la langue russe contemporaine. La Chute reste, pour qui veut goûter une prose russe d’aujourd’hui dans toute sa richesse stylistique, un incontournable.

Русский язык, как огромный чердак, — всё там лежит, главное знать, где искать.

« La langue russe, c'est comme un immense grenier — tout y est, l'essentiel est de savoir où chercher. »

Tatiana Tolstoï, entretien, *Znamia*, 2001.

Guzel Iakhina : la voix des minorités

Née en 1977 à Kazan, capitale du Tatarstan, Guzel Iakhina appartient à la génération qui a grandi dans la Russie post-soviétique. Son premier roman, Zouleikha ouvre les yeux (2015, traduit en français par Maud Mabillard chez Noir sur Blanc en 2017), a été un événement. L’histoire suit Zouleikha, jeune paysanne tatare, dépossédée par la collectivisation stalinienne, déportée en Sibérie, où elle refondera lentement une vie. Le livre a été un énorme succès en Russie — plusieurs centaines de milliers d’exemplaires —, traduit dans une trentaine de langues, adapté en série télévisée.

Ce qui en a fait l’importance, au-delà du succès commercial, c’est la perspective. Iakhina écrit depuis la Tatarie. Elle donne la parole à une femme musulmane, analphabète en russe, déracinée par l’histoire soviétique. Cette voix, dans la littérature russe, est rare. Elle dialogue avec celle d’autres auteures issues des peuples non russes de la Fédération, et pose frontalement la question : qu’est-ce que la littérature russe, si elle est aussi tatare, ossète, bouriate, yakoute ?

Son deuxième roman, Les Enfants de la Volga (traduit chez Noir sur Blanc), confirme le projet : retrouver, par la fiction, les mémoires effacées des minorités de l’URSS. C’est une entreprise d’archive aussi bien que de roman, dans la lignée, à sa manière, de ce que Boris Akounine a tenté avec son ‘Histoire de l’État russe’.

Dina Rubina : russe en hébreu

Née en 1953 à Tachkent, en Ouzbékistan soviétique, Dina Rubina a vécu à Moscou avant d’émigrer en Israël en 1990. Elle y vit depuis. Comme Mikhaïl Chichkine, écrivain de l’exil, elle a continué à écrire en russe depuis un pays qui n’est plus le sien. Ses romans dessinent une identité triple — russe, juive, israélienne — et font d’elle l’une des voix majeures de la diaspora russophone.

Parmi ses livres traduits en français — chez Fayard et Gallimard notamment —, À l’ombre des trois sœurs et la trilogie Le Mont en Russe ont marqué les lecteurs. Sa prose combine la verve narrative des grandes conteuses russes — on pense à Teffi, à Nadejda Teffi — et une sensibilité juive qui la rapproche de Bashevis Singer ou d’Aharon Appelfeld. Rubina écrit comme on raconte : avec une générosité qui ne méprise pas le lecteur, avec une précision qui ne le flatte pas non plus.

Sa présence en français est moins régulière qu’elle ne le mérite. Une partie de son œuvre reste inaccessible, et il y a là, pour l’édition francophone, un chantier à ouvrir — sans doute l’un des plus féconds pour la prochaine décennie. Les jurys du Prix Russophonie pourraient utilement attirer l’attention sur les travaux de traduction en cours autour de son œuvre.

La force d’un collectif discret

Ce qu’on retient, après ce parcours, c’est une évidence : la littérature russe contemporaine, vue depuis ses voix féminines, est plus riche, plus diverse, plus ambitieuse que ne le laisse entendre la rumeur éditoriale ordinaire. Oulitskaïa tient la ligne de la mémoire ; Petrouchevskaïa creuse celle du conte noir ; Tolstoï porte le flambeau de l’ironie stylistique ; Iakhina fait entendre les marges ; Rubina relie la Russie à ses diasporas.

Ces cinq voix, ensemble, dessinent un champ. Elles ne s’imitent pas, ne se lisent pas forcément entre elles, ne partagent ni orientation politique ni esthétique commune. Mais elles démontrent une chose simple : quand on parle aujourd’hui de littérature russe contemporaine, il est devenu impossible de ne pas les citer.

Pour le lecteur français, il reste à espérer une chose : que les traductions suivent, au rythme où ces écrivaines continuent à publier. La littérature russe des vingt prochaines années se lira aussi, et peut-être surtout, au féminin. Les traducteurs et traductrices qui porteront ces voix dans notre langue — dont plusieurs sont déjà familiers des lecteurs du Prix Russophonie — ont devant eux un chantier magnifique.