Il y a, dans la poésie russe du XXe siècle, deux noms qui s’appellent sans cesse l’un l’autre : Anna Akhmatova et Marina Tsvetaïeva. Presque contemporaines — Akhmatova née en 1889, Tsvetaïeva en 1892 —, formées toutes deux dans le creuset de l’âge d’argent pétersbourgeois et moscovite, elles ont incarné, chacune à sa manière, deux voies opposées de la condition poétique russe sous le siècle stalinien. L’une est restée. L’autre est partie, puis revenue, et n’a pas survécu.

Dire de la poésie russe qu’elle a deux versants, et que ces deux versants portent leurs noms, n’est pas un raccourci critique. C’est une constatation lue dans les vers eux-mêmes. Akhmatova écrit des poèmes courts, classiques de forme, où la passion ordinaire devient affaire d’histoire. Tsvetaïeva écrit des poèmes serrés, tendus, où le rythme menace à chaque vers de rompre la syntaxe. La première a la maîtrise d’une grammaire ; la seconde a la fureur d’une fonction respiratoire. Elles ne se ressemblent pas. Elles se complètent.

Ce portrait croisé entend les suivre dans leurs vies, leurs œuvres et leur passage en français. Il s’adresse au lecteur francophone qui, n’ayant pas le russe, voudrait pourtant approcher cette double voix — et trouver, parmi les traductions disponibles, des éditions sûres.

Deux destins, un siècle

Anna Akhmatova naît Anna Gorenko en 1889 près d’Odessa et grandit à Tsarskoïe Selo, près de Saint-Pétersbourg, où Pouchkine fit ses études. Cette généalogie poétique, elle ne la quittera jamais. Première femme du poète Nikolaï Goumiliov, elle appartient au mouvement acméiste, fondé en 1912 — réaction au symbolisme russe, retour au monde concret, à l’objet, à la précision verbale. Ses premiers recueils — Le Soir (1912), Le Rosaire (1914) — la rendent immédiatement célèbre. Elle a vingt-cinq ans, elle est lue dans toute la Russie.

La Révolution de 1917 fait basculer ce destin. Goumiliov est fusillé en 1921. Le second mari, Vladimir Chileïko, puis le troisième, Nikolaï Pounine, seront eux aussi écrasés par le système — Pounine meurt en camp en 1953. Le fils unique, Lev Goumiliov, est arrêté trois fois. À partir de 1925, Akhmatova ne peut plus publier que par éclipses. Pendant des années, elle vit à la marge, ne survivant qu’à la confidence, écrivant Requiem dans sa tête et le faisant apprendre par cœur à des amies de confiance. Elle ne quittera la Russie qu’une seule fois, à la fin de sa vie, pour recevoir un prix en Italie.

Marina Tsvetaïeva naît Marina Ivanovna Tsvetaïeva en 1892 à Moscou, dans une famille de l’élite culturelle : son père a fondé le musée Pouchkine de Moscou, sa mère est pianiste. Elle publie son premier recueil à dix-huit ans, en 1910. La Révolution la jette dans la pauvreté. Son mari, Sergueï Efron, combat avec les Blancs, puis émigre. Elle le rejoint en 1922 — Berlin, Prague, Paris. Elle écrit dans des conditions matérielles difficiles, publie peu, reste en marge des cercles de l’émigration russe parisienne. En 1939, suivant Efron qui s’est entre-temps engagé avec les services soviétiques, elle rentre en URSS avec son fils. Deux ans plus tard, isolée, sans travail, sans argent, elle se pend à Elabouga.

Ces deux destins, qui ne se sont presque pas croisés, dialoguent à distance. Pour le lecteur de la littérature de l’émigration russe, Tsvetaïeva incarne une figure cardinale ; pour celui de la poésie soviétique non publiée, c’est Akhmatova qui domine. Les deux trajectoires ensemble couvrent presque tout le siècle russe.

Anna Akhmatova : la voix qui reste

L’œuvre poétique d’Akhmatova se déploie sur plus de cinquante ans. On en distingue traditionnellement trois moments. Les recueils de jeunesse — Le Soir, Le Rosaire, Le Vol blanc — peignent en quelques traits une scène amoureuse à Pétersbourg, en assumant la précision d’une miniature. Le ton est neuf : pas d’épanchement romantique, mais une économie verbale qui fera école.

Le grand poème de la maturité est Requiem, écrit entre 1935 et 1961. Il se compose de quinze sections brèves consacrées aux mois de 1935-1938 où Akhmatova fit la queue, à Léningrad, devant la prison où était détenu son fils. Le poème, composé de mémoire, ne fut couché par écrit que tardivement et ne parut en URSS qu’en 1987. Sa publication française par Sophie Benech aux éditions Interférences en 2005 reste un événement éditorial. C’est l’un des grands textes de la mémoire concentrationnaire au XXe siècle, à mettre en regard de Chalamov, de Mandelstam, de Soljenitsyne.

« Et si on me bâillonne la bouche, par laquelle hurle un peuple de cent millions d’âmes, qu’ils me commémorent, eux aussi, à la veille de mon jour funèbre. »

Ces vers — « И если зажмут мой измученный рот » — sont parmi les plus cités de la poésie russe du XXe siècle. Ils condensent la fonction qu’Akhmatova s’est assignée : non pas porter sa propre voix, mais celle d’un peuple bâillonné. Cette posture, héritière d’une tradition russe qui remonte à Pouchkine, n’a rien de la pose : Akhmatova a vécu, dans ses propres déboires familiaux, ce qu’elle dit du sort général.

Le troisième moment est celui du Poème sans héros, achevé tardivement, méditation polyphonique sur Pétersbourg avant 1914 et sur la disparition d’une génération. C’est le plus difficile des grands textes d’Akhmatova, le plus dense en allusions, le plus exigeant pour le traducteur. Plusieurs versions françaises existent ; aucune ne s’est encore imposée comme définitive.

Saint-Pétersbourg sous la neige : la ville d’Akhmatova et de Tsvetaïeva

Marina Tsvetaïeva : la voix qui part

Tsvetaïeva est, par tempérament et par technique, l’opposée d’Akhmatova. Là où la Pétersbourgeoise classique compose des poèmes courts, métriquement réguliers, à la syntaxe limpide, la Moscovite déchire la phrase, multiplie les tirets cadratins, fragmente le vers, accumule les répétitions. Sa prosodie est nerveuse, presque haletante. Elle se compare elle-même, dans une lettre, à un musicien qui ferait gronder son piano avant de le faire chanter.

Les grands ensembles de Tsvetaïeva sont plus difficiles à dater car certains sont restés longtemps inédits. Le Poème de la Montagne, Le Poème de la Fin, Tentative de jalousie — autant de longs poèmes lyriques écrits dans les années 1920, en exil, qui restent ses sommets. À côté, on trouve une œuvre en prose considérable : Mon Pouchkine, des essais sur Pasternak, sur Mandelstam, sur Maïakovski, des récits de jeunesse, une correspondance immense.

C’est dans la prose, paradoxalement, que Tsvetaïeva est aujourd’hui la plus accessible au lecteur français. Mon Pouchkine existe en français dans une belle version de Véronique Lossky. Les essais critiques ont été rassemblés dans plusieurs volumes par Le Bruit du temps et les Éditions des Syrtes. La poésie, plus exigeante, demande un travail plus patient — et trouve ses lecteurs auprès des grands traducteurs du russe en français qui s’y sont attelés depuis trente ans.

L’unique rencontre avec Akhmatova, en juin 1941, a laissé peu de traces. Akhmatova confiera plus tard avoir été désarmée par Tsvetaïeva, par sa pauvreté visible, par son désespoir, par la difficulté à dialoguer. Tsvetaïeva, de son côté, n’a pas commenté la rencontre par écrit. Trois mois plus tard, elle se pendait. Akhmatova, au cours des années suivantes, écrira plusieurs textes en hommage. Il en est qui m’aiment et m’aiment encore, l’un de ses poèmes tardifs, contient des allusions transparentes à Tsvetaïeva.

Leurs traducteurs français : un demi-siècle de passages

La présence française d’Akhmatova et de Tsvetaïeva ne va pas de soi. Elle est l’œuvre patiente de plusieurs générations de traducteurs et de traductrices, depuis les années 1960 jusqu’à aujourd’hui. Ce travail collectif est l’un des plus riches que la traduction littéraire russe-français ait produits au cours du XXe siècle.

Pour Akhmatova, plusieurs noms s’imposent. Sophie Benech, dont nous avons mentionné Requiem, a porté en français des œuvres entières du XXe russe. Sa traduction restitue à la fois la sobriété et la gravité de l’original. Jean-Louis Backes a établi pour la collection Bouquins de Robert Laffont un volume d’ensemble qui demeure la porte d’entrée la plus large. André Markowicz, dont l’apport principal porte sur Pouchkine et Dostoïevski, a traduit ponctuellement Akhmatova avec sa précision habituelle. Michel Aucouturier et Jean-Marc Bordier ont également contribué.

Pour Tsvetaïeva, le paysage est plus dispersé. Véronique Lossky, slaviste majeure et biographe, a porté en français une grande partie de la prose autobiographique. Henri Abril a traduit plusieurs cycles poétiques chez Circé. Eveline Amoursky, Jean-Baptiste Para, Andrée Robel ont chacune et chacun contribué à des volumes thématiques. André Markowicz, là encore, est intervenu sur certains poèmes de jeunesse. Cette dispersion s’explique : Tsvetaïeva résiste tellement à toute version unique qu’elle suscite plusieurs approches simultanées, chacune éclairant un aspect.

Pour suivre l’ensemble de ces traducteurs et traductrices, voir notre index des traducteurs et la liste des grands auteurs russes traduits en français, qui croise systématiquement auteurs et passeurs.

Cahier ouvert avec poèmes manuscrits en cyrillique et plume, évoquant l’atelier de traduction

Lire de la poésie russe en français : difficultés et joies

La poésie russe est, statistiquement, l’un des chantiers de traduction les plus exigeants. Trois raisons principales. Premièrement, la prosodie : le vers russe accentuel — iambes, trochées, anapestes, dactyles — repose sur l’alternance des syllabes toniques. Le français, langue à accent fixe sur la dernière syllabe sonore du groupe, n’a pas naturellement cette ressource. Deuxièmement, la rime : la rime féminine est presque la norme en russe, alors qu’en français elle alterne traditionnellement avec la masculine. Troisièmement, la concision : le russe peut dire en deux mots ce que le français dit en cinq. Le vers russe, de ce fait, est plus dense.

Devant ces obstacles, le traducteur fait des choix. Markowicz, par exemple, a fait le pari de restituer la métrique pour Pouchkine et Dostoïevski en vers, en assumant parfois une certaine raideur sémantique. Sophie Benech, pour Akhmatova, a choisi un vers libre français qui privilégie la justesse sémantique sur la métrique. Henri Abril, pour Tsvetaïeva, varie selon les poèmes. Aucune solution n’est définitive — toutes sont défendables.

Pour le lecteur francophone, l’honnêteté oblige à reconnaître qu’un poème russe traduit n’est jamais le poème russe lui-même. Mais il reste, dans la version française la plus exigeante, une partie considérable de ce qui faisait la force du texte original : l’image, l’angle, le mouvement intérieur, le rythme — même réinventé en français. C’est cette partie-là qui justifie, depuis un demi-siècle, l’effort des traducteurs et l’attention des éditeurs spécialisés.

L’apprentissage minimal du russe, même limité à la lecture phonétique de quelques poèmes, change l’expérience. Il n’est pas indispensable, mais il transforme la lecture. Pour qui voudrait s’y essayer, des ressources gratuites existent autour de la découverte de la langue russe, accessibles aux débutants comme aux lecteurs intermédiaires.

Choisir une édition française

Pour aider à se repérer dans le paysage éditorial, voici un tableau récapitulatif des éditions de référence pour les principaux ensembles d’Akhmatova et Tsvetaïeva.

AuteurŒuvreTraducteur(s)Éditeur frAnnée
AkhmatovaRequiemSophie BenechInterférences2005
AkhmatovaŒuvres complètes (anthologie)Jean-Louis Backes et al.Robert Laffont (Bouquins)2009
AkhmatovaPoème sans hérosdiversLe Bruit du tempsdivers
TsvetaïevaMon PouchkineVéronique LosskyClémence Hiver1987
TsvetaïevaTentative de jalousie et autres poèmesHenri AbrilCircé2010
TsvetaïevaLe Poème de la fin, Le Poème de la montagneEveline AmourskyLe Bruit du tempsdivers
TsvetaïevaLettres de l’émigrationdiversAlbin Michel, Le Bruit du tempsdivers
Akhmatova et TsvetaïevaAnthologies croiséesdiversGallimard, Poésie/Gallimarddivers

Pour le lecteur qui débute, l’Requiem de Benech et le Mon Pouchkine de Lossky constituent les deux portes d’entrée les plus sûres. Ensuite, l’anthologie Bouquins d’Akhmatova permet d’embrasser la totalité de l’œuvre. Pour Tsvetaïeva, le travail est plus dispersé : il faut souvent croiser deux ou trois éditions selon les ensembles que l’on souhaite lire.

La postérité française des deux poétesses

La réception française d’Akhmatova et de Tsvetaïeva s’est construite par vagues. Première vague dans les années 1960 et 1970, où des slavistes universitaires — Nikita Struve, Efim Etkind, Véronique Lossky — ont introduit les deux noms auprès d’un public encore restreint. Deuxième vague dans les années 1980-1990, avec les éditions de la Pléiade pour Akhmatova et plusieurs volumes en collection de poche pour Tsvetaïeva. Troisième vague enfin, depuis le début des années 2000, marquée par le travail de Sophie Benech sur Requiem, par les rééditions chez Bouquins et Le Bruit du temps, par l’arrivée d’Henri Abril, par les contributions ponctuelles d’André Markowicz.

Cette accumulation a produit, à partir de 2010 environ, une masse critique. Le lecteur francophone d’aujourd’hui dispose d’un fonds qui n’existait pas il y a trente ans. Plusieurs librairies parisiennes — Le Globe, Compagnie, l’Écume des pages — tiennent en permanence un rayon russe où les volumes des deux poétesses sont représentés. Les bibliothèques universitaires de Paris-IV, de l’INALCO, de Genève, de Louvain disposent de collections solides pour la recherche. Les colloques universitaires consacrés à l’une ou l’autre se multiplient.

Cette infrastructure éditoriale et universitaire ne signifie pas que tout soit fait. Il manque toujours, à notre connaissance, une édition critique bilingue intégrale d’Akhmatova en français — chantier qui demanderait plusieurs années de travail collectif. Il manque, pour Tsvetaïeva, un volume Pléiade ou une équivalent qui rassemblerait l’essentiel. Ces lacunes sont autant de chantiers ouverts pour les vingt années qui viennent. La traduction des grands poètes n’est jamais achevée : chaque génération relit, retraduit, redécouvre.

Une dette qui demeure

Akhmatova et Tsvetaïeva n’ont pas seulement été deux des plus grandes voix de la poésie russe du XXe siècle. Elles ont été deux des plus grandes voix de la poésie tout court, tous siècles et toutes langues confondus. Cette assertion n’est pas une figure de style : elle correspond à la conviction de plusieurs générations de poètes — Brodsky lui-même considérait Tsvetaïeva comme la plus grande poète du siècle, tous pays confondus.

Pour le lecteur français de 2026, qui dispose désormais d’éditions sûres et d’un réseau de traducteurs solides, l’accès est ouvert. Reste à franchir la porte. Une heure passée avec Requiem, ou avec Mon Pouchkine, ne ressemble à aucune autre lecture de poésie. C’est une expérience qui change ce que l’on attend, ensuite, de la poésie elle-même.

Pour prolonger cette lecture vers d’autres voix féminines russes du XXe et du XXIe siècle, voir notre dossier sur les écrivaines russes contemporaines, qui suit la lignée Tsvetaïeva-Akhmatova jusqu’à Petrouchevskaïa, Oulitskaïa, Stepanova et Stepnova. Pour situer ces poètes dans le contexte plus large du patrimoine culturel russe et de ses échanges avec la culture européenne — notamment avec la prose française du XIXe siècle, que Tsvetaïeva lisait passionnément, et dont des passerelles existent jusqu’à Maupassant traduit en russe — les ressources se multiplient.

Une littérature, disait Akhmatova, est ce qui reste quand l’histoire a fait son œuvre. La poésie russe du XXe siècle, qui a tout traversé, en témoigne mieux que toute autre.