Note éditoriale : cet entretien est reconstruit à partir de témoignages de libraires spécialisés en littérature slave, recueillis entre janvier et mai 2026. Les propos sont synthétisés et attribués à un personnage composite. Aucune librairie réelle n’est nommée.
Hélène Maureau travaille dans la librairie depuis quinze ans. Elle a monté son rayon slavistique d’une poignée d’invendus à un espace de quatre mètres linéaires, l’un des plus complets de Paris. Depuis le 24 février 2022, elle observe avec une acuité particulière comment la guerre en Ukraine a reconfiguré la relation de ses clients à la littérature russe.
Mathieu Brossard, rédacteur de prix-russophonie.fr, l’a rencontrée dans sa librairie.
L’invasion de 2022 : sidération et recomposition des ventes
Mathieu Brossard : Hélène, comment avez-vous vécu les premières semaines après l’invasion russe de l’Ukraine, en février 2022 ?
Hélène Maureau : Avec une forme d’effroi professionnel, disons. La première réaction de beaucoup de clients a été de retirer les livres russes de leur liste de commandes, de demander si on pouvait échanger un Dostoïevski contre autre chose. Il y a eu un moment de panique identitaire, où la nationalité d’un auteur mort en 1881 semblait compromettre la légitimité morale de sa lecture. C’était à la fois compréhensible — la sidération émotionnelle devant les images de Marioupol — et assez alarmant sur le fond.
Cela a duré ?
H. M. : Non. Après deux ou trois mois, la majorité des clients qui fréquentent un rayon slavistique ont retrouvé leurs esprits. Les gens qui lisent Boulgakov ou Tchekhov ne sont pas des naïfs — ce sont des lecteurs qui savent depuis longtemps que la grande littérature russe traduite en français a été produite souvent contre le pouvoir, pas avec lui. Les dissident·es, les exilé·es, les poètes emprisonné·es — c’est l’histoire de la littérature russe depuis le XIXe siècle.
Mais vos chiffres de vente ont quand même changé ?
H. M. : Oui, clairement. Il y a eu une chute de 30 à 40 % en 2022 sur l’ensemble du rayon. Mais ce qui est intéressant, c’est la recomposition. Les classiques du XIXe siècle — Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov, Tourgueniev — ont retrouvé leur niveau en moins d’un an. Ce sont des valeurs inébranlables, des noms qui précèdent l’URSS, le communisme, Poutine. Ce qui a davantage souffert, c’est la littérature russe contemporaine, celle publiée depuis les années 2000.
Et là, c’est plus nuancé ?
H. M. : Beaucoup plus. Parce que les clients se posent maintenant une question qu’ils ne se posaient pas avant : est-ce que cet auteur est proche du pouvoir ? Est-ce qu’il a signé des pétitions de soutien à l’invasion ? Acheter ce livre, est-ce que c’est financer une propagande indirectement ? Ce sont des questions légitimes, mais elles demandent un travail de documentation que la majorité des clients ne peut pas faire seule. C’est là que le rôle du libraire devient crucial.
Quels auteurs russes contemporains résistent en 2026 ?
Justement, quels auteurs contemporains passent ce filtre ?

H. M. : Plusieurs figures résistent très bien. Evgueni Vodolazkine, d’abord — son œuvre, notamment Laurus et Brisbane, est entièrement apolitique, tournée vers la spiritualité et la mémoire médiévale. Il a refusé de s’exprimer en soutien à la guerre. Guzel Iakhina, ensuite — son roman Zouleikha ouvre les yeux sur la déportation des paysans tatars en Sibérie est une œuvre de mémoire critique qui ne coïncide en rien avec le discours nationaliste russe officiel. Mikhaïl Chichkine, en exil en Suisse depuis des années, a pris des positions anti-guerre très claires. Et puis Andreï Makine, académicien français, dont la position est connue — il est contre la guerre.
La traduction littéraire russe-français que réalisent des traductrices comme Sophie Benech ou André Markowicz joue un rôle fondamental ici : elles et ils font le travail de discernement éditorial, et les maisons d’édition qui les publient ont généralement une ligne claire.
Comment distinguez-vous un auteur apolitique d’un propagandiste, concrètement ?
H. M. : Il y a des critères objectifs. D’abord, les déclarations publiques depuis 2022 — certains auteurs ont signé des lettres de soutien à l’opération militaire spéciale, ce qui les exclut d’office de mon rayon. Ensuite, l’appartenance institutionnelle : des auteurs comme Prilepin, qui a pris les armes en Ukraine, ou Limonov, dont l’idéologie est documentée, ne posent pas de problème de conscience — ils sont hors rayon. Mais pour d’autres, c’est moins évident. C’est pourquoi je lis les entretiens accordés à la presse occidentale, je suis les déclarations publiques sur les réseaux sociaux, je consulte des spécialistes de slavistique.
Ce que les lecteurs cherchent en 2026 : curiosité et repères
Qu’est-ce que vos clients demandent le plus, en 2026 ?
H. M. : Beaucoup de gens viennent me demander “par où commencer”. La guerre a eu un effet paradoxal : elle a suscité de la curiosité pour la Russie, pas seulement de la répulsion. Des clients qui n’avaient jamais ouvert un roman russe viennent maintenant avec des questions très sérieuses — ils veulent comprendre ce pays, sa culture, son histoire, ses contradictions. Et ils comprennent intuitivement qu’un roman dit plus qu’un article de presse.
Pour ces nouveaux lecteurs, je recommande trois portes d’entrée : Laurus de Vodolazkine pour sa beauté formelle et son ambition spirituelle, Zouleikha ouvre les yeux de Iakhina pour la force narrative et le regard critique sur l’histoire soviétique, et Le Testament français de Makine pour comprendre comment un Russe peut aimer la France — et vice versa.
Les grands traducteurs du russe en français comme André Markowicz, Sophie Benech ou Luba Jurgenson sont des guides précieux dans ce choix : leurs traductions sont des garanties de qualité éditoriale et de pertinence culturelle.
Y a-t-il un “magazine russe” ou une revue de littérature russe en France ?
H. M. : Pas au sens d’un magazine grand public, non. Il y a des revues académiques — les Cahiers du monde russe, Slavica occitania, des publications universitaires — mais rien qui ressemble à un Lire ou à une Quinzaine littéraire consacrée spécifiquement à la littérature russe. Le site prix-russophonie.fr fait un travail de prescription éditoriale intéressant. Certaines maisons d’édition publient des newsletters sur leurs parutions slaves. Mais il manque clairement un espace de critique littéraire consacré à cette littérature, accessible au grand public.
Russophonie, maisons d’édition et avenir du livre russe en France
La russophonie, concept encore vivant pour votre clientèle ?
H. M. : C’est un terme que j’utilise prudemment. Il évoque pour certains une forme de soft power russe, une tentative de construire une sphère d’influence culturelle — ce qui est une lecture politique légitime. Mais dans sa dimension purement littéraire, la russophonie désigne quelque chose de réel et de précieux : la circulation de la littérature russe à travers les langues, les frontières, les générations. La culture et l’art russes en France continuent d’exister, continuent d’être produits et consommés, malgré la guerre — et c’est une bonne nouvelle.

Quelles maisons d’édition publient encore activement la littérature russe ?
H. M. : Plusieurs maisons maintiennent un engagement fort. Verdier, à Lagrasse, qui publie Chalamov, Boulgakov, Grossman — une ligne éditoriale d’une cohérence exemplaire. Noir sur Blanc, qui a publié Vodolazkine en France avant qu’il soit connu. Actes Sud, qui a longtemps porté Oulitskaïa. Le Seuil pour Makine. Et des petites structures comme Interférences ou Albin Michel pour des titres plus ponctuels. Ces maisons font un travail essentiel — elles sélectionnent, elles contextualisent, elles confient la traduction à des spécialistes.
Cinq romans pour commencer la littérature russe en 2026
Vos cinq recommandations pour commencer la littérature russe en 2026 ?
H. M. : Sans hésiter :
- Laurus d’Evgueni Vodolazkine (Noir sur Blanc) — une langue et une spiritualité uniques
- Zouleikha ouvre les yeux de Guzel Iakhina (Noir sur Blanc) — une épopée humaine et historique
- Le Testament français d’Andreï Makine (Mercure de France) — la rencontre franco-russe par excellence
- Les Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov (Verdier) — le témoignage le plus puissant du Goulag
- Daniel Stein, interprète de Lioudmila Oulitskaïa (Actes Sud) — un roman choral sur le XXe siècle
Le catalogue complet des livres russes en français disponible sur notre site recense l’essentiel de ce qui est accessible en librairie.
Un mot de conclusion sur l’avenir de la littérature russe en France ?
H. M. : La littérature russe a survécu à des épreuves autrement plus dramatiques que cette guerre — les purges staliniennes, la censure soviétique, l’exil forcé de générations d’écrivains. Elle survivra à cela aussi. La question n’est pas de savoir si elle survivra, mais comment elle se reconfigurera. Je pense qu’on assiste à l’émergence d’une littérature russe du troisième exil — des auteurs qui écrivent depuis Tbilissi, Berlin, Paris, Tel Aviv, Erevan. Ces voix-là nous parviendront, traduites par des passeurs formidables, et elles nous diront quelque chose d’essentiel sur ce que c’est que d’être russe aujourd’hui, en dehors de la Russie officielle.
C’est ça, la russophonie littéraire dans ce qu’elle a de meilleur : une résilience de la langue et de l’imaginaire, qui transcende les frontières politiques. Ici, dans mon rayon, cette résilience est tangible. Les livres sont toujours là, les lecteurs reviennent, et la conversation continue.
Pour approfondir la question de la traduction et de la diffusion de la littérature russe, consulter notre index des traducteurs et le dossier traduction littéraire russe-français.