ПЕРВАЯ АНТИУТОПИЯ
Avant qu'Orwell n'imagine Big Brother et avant que Huxley ne conçoive son Meilleur des mondes, un ingénieur naval russe avait déjà posé, dans un roman resté longtemps invisible dans son propre pays, les fondations de la dystopie moderne. *Nous* d'Evgueni Zamiatine n'est pas seulement un texte précurseur : c'est un jalon dont l'influence directe sur les deux grandes dystopies anglo-saxonnes du XXe siècle est aujourd'hui documentée par les auteurs eux-mêmes. Son histoire éditoriale, faite d'interdiction, d'exil et de traductions tardives, croise aussi celle du Prix de la Russophonie dès sa toute première édition.
Un ingénieur naval face à la désillusion révolutionnaire
Rédigé entre 1920 et 1921, au sortir immédiat de la guerre civile qui avait ravagé le territoire russe, le roman Nous porte la marque d’une expérience historique singulière. Zamiatine, formé comme ingénieur naval, avait participé à la construction de brise-glaces dans les chantiers de la Baltique avant d’observer, depuis Petrograd, l’effondrement des structures anciennes et l’instauration brutale d’un pouvoir centralisé. Les années 1918-1920 ne furent pas seulement celles de la famine et des réquisitions ; elles virent également l’émergence d’un langage administratif et d’une rhétorique de l’efficacité qui prétendaient soumettre la vie quotidienne à des normes rationnelles.
C’est dans cet intervalle instable que Zamiatine compose son texte, non comme un pamphlet immédiat mais comme une méditation sur la logique interne du projet révolutionnaire une fois celui-ci parvenu au stade de l’organisation totale. La nouvelle économie politique, les campagnes d’alphabétisation massive et les premiers plans d’industrialisation fournissent le matériau concret d’une réflexion qui ne se contente pas de déplorer la violence, mais interroge la fascination exercée par l’idée d’une société entièrement calculable. Le roman naît ainsi d’une double proximité : celle de l’ingénieur habitué aux calculs de résistance des matériaux, et celle du spectateur qui voit ces mêmes procédures appliquées au corps social. Cette tension, perceptible dès les premières pages, donne au texte sa densité particulière, à mi-chemin entre la satire et l’analyse prospective. Cette généalogie place d’emblée Zamiatine dans la lignée des grands témoins de la révolution que notre panorama des grands auteurs russes traduits en français permet de resituer dans leur contexte historique.

L’État Unique et la révolte de I-330
Dans Nous, la cité est régie par l’État Unique, dont les habitants portent des matricules plutôt que des noms. Le narrateur, D-503, ingénieur en chef du Vaisseau Intégral, consigne dans son journal la préparation du lancement de ce vaisseau destiné à soumettre les autres planètes à la raison. La Muraille Verte sépare la cité des espaces sauvages où subsistent encore des animaux et des hommes non intégrés. Le Bienfaiteur, figure unique et invisible, préside aux exécutions publiques par la Machine à Vapeur, instrument qui réduit le corps à une vapeur visible.
I-330, femme au regard oblique et aux cigarettes illicites, entraîne D-503 hors des horaires réglementés, dans des appartements anciens où subsistent des objets inutiles et des sensations non répertoriées. La confrontation entre la rigueur des horaires et l’irrégularité des sensations structure l’intrigue : chaque promenade de D-503 hors du tableau des marches forcées devient une faille dans l’édifice mathématique. Zamiatine ne se contente pas de décrire une tyrannie ; il montre comment la suppression du hasard exige la suppression de la courbure, c’est-à-dire de tout ce qui échappe à la ligne droite. Les scènes où D-503 découvre l’existence d’un « je » antérieur à l’équation collective sont rédigées avec une précision clinique qui rend la dépossession plus tangible encore. La révolte finale, avortée, ne prend sens que parce qu’elle a d’abord été vécue comme une perturbation des équations personnelles du narrateur — non comme un projet politique construit, mais comme la résurgence d’une intériorité que l’État Unique croyait avoir éliminée.
Interdit à Moscou, publié à New York
Le manuscrit de Nous ne put paraître en Russie. Circulant sous forme de copies dactylographiées, il fut rapidement signalé aux autorités. La première édition, réalisée en traduction anglaise à New York en 1924, transforma ce qui aurait pu rester une affaire intérieure en incident diplomatique et littéraire. Zamiatine fut accusé d’anti-soviétisme sur la foi d’un texte qu’il n’avait pas lui-même rendu public à l’étranger. L’accusation, formulée dans la presse et reprise dans les instances littéraires, porta durablement atteinte à sa situation : ses pièces furent retirées de l’affiche, ses articles refusés.
Une traduction française partielle parut dès 1929, établie d’après les versions anglo-américaines plutôt que d’après l’original russe, ce qui accentua encore le malentendu en présentant le roman comme un réquisitoire direct plutôt que comme une construction formelle élaborée. Ce décalage entre le texte russe et ses premières diffusions occidentales contribua à figer l’image d’un Zamiatine dissident avant même que l’auteur n’ait formulé une demande d’exil. Il faudra attendre la traduction d’Hélène Henry, établie directement depuis le russe et publiée par Actes Sud dans la collection Babel, pour disposer d’une version française fidèle à la langue originale — un retard éditorial révélateur des détours qu’a connus l’œuvre avant d’atteindre le lecteur francophone dans sa forme authentique, un phénomène que l’on retrouve pour d’autres auteurs dans notre panorama de la littérature de l’émigration russe.
La dette d’Orwell et l’ombre portée sur Huxley
Orwell, dans un article publié par la revue Tribune en 1946, consacre plusieurs paragraphes à We. Il y souligne la rigueur mathématique du langage de l’État Unique, où chaque émotion doit être ramenée à une équation, et compare explicitement cette contrainte à la novlangue qu’il mettra en place dans 1984, publié trois ans plus tard. La figure du Bienfaiteur, dont la présence est rendue sensible par les exécutions rituelles plutôt que par une apparition directe, est mise en parallèle avec Big Brother : non comme une simple ressemblance thématique, mais comme une anticipation de la manière dont le pouvoir totalitaire se donne à voir à travers l’absence même de représentation concrète. Orwell note également que la Muraille Verte, en isolant la cité du monde naturel, préfigure l’enfermement psychologique que subira Winston Smith face à Oceania.
Ces observations, formulées deux ans avant la parution de 1984, attestent d’une lecture attentive qui dépasse la simple reconnaissance d’une source : Orwell y voit un modèle formel, celui d’une fiction politique construite sur la logique interne d’un système plutôt que sur la seule dénonciation de ses crimes. Huxley, de son côté, a toujours nié avoir eu connaissance de Nous avant d’écrire Le Meilleur des mondes, publié en 1932. La parenté des dispositifs — société divisée en castes, suppression de la famille, usage de la science comme instrument de contrôle du désir plutôt que de la seule contrainte — a néanmoins été relevée par la critique littéraire dès les décennies suivantes. La négation de Huxley n’efface pas la convergence des questions posées par les deux romans : comment une société peut-elle rendre la souffrance non seulement inutile, mais inconcevable. La dette d’Orwell, en revanche, reste documentée par ses propres mots.
| Œuvre | Auteur | Année | Instrument du contrôle |
|---|---|---|---|
| Nous | Evgueni Zamiatine | 1920-1921 (écriture) | Raison mathématique, transparence architecturale |
| Le Meilleur des mondes | Aldous Huxley | 1932 | Conditionnement biologique, plaisir organisé |
| 1984 | George Orwell | 1949 | Surveillance, novlangue, réécriture du passé |

La lettre à Staline et l’exil parisien
En 1929, après une campagne de dénonciation qui culmina dans la presse et dans les organisations d’écrivains, Zamiatine adressa une lettre personnelle à Staline. Le document, dont le ton reste mesuré, demande l’autorisation de quitter l’Union soviétique plutôt que de continuer à vivre dans l’impossibilité de publier. Le fait est rare : la plupart des demandes d’émigration émanant d’intellectuels furent alors rejetées ou restèrent sans réponse. L’intervention de Maxime Gorki auprès des instances supérieures permit cependant que l’autorisation soit accordée — un dénouement presque sans équivalent pour un écrivain de cette envergure sous le régime stalinien naissant.
Zamiatine quitta l’URSS en 1931 et s’installa à Paris l’année suivante. Les dernières années, marquées par des difficultés matérielles et par une santé fragile, s’achevèrent le 10 mars 1937, où il meurt d’une angine de poitrine. L’exil parisien ne fut pas une période de rupture complète avec la culture russe : Zamiatine y poursuivit une activité de traducteur et de critique, au sein de cette littérature de l’émigration russe qui rassemble à Paris, Berlin et Prague plusieurs générations d’écrivains privés de leur public d’origine. L’éloignement géographique rendit néanmoins impossible tout retour et toute participation directe aux débats littéraires de son pays natal. La lettre à Staline reste l’un des rares exemples où une demande individuelle d’émigration fut traitée avec une relative célérité, sans doute parce que l’auteur n’occupait plus, à cette date, de position institutionnelle jugée menaçante.
Zamiatine et la genèse du Prix de la Russophonie
Lors de la première édition du Prix de la Russophonie, remise en 2007, le jury couronna Jean-Baptiste Godon pour sa traduction d’Au Diable Vauvert, autre texte de Zamiatine antérieur à Nous. Ce choix inaugural n’était pas anodin : il plaçait d’emblée l’œuvre de l’auteur au centre d’un dispositif de reconnaissance des traductions du russe vers le français, dès la naissance du prix. En récompensant la traduction d’un texte que le lecteur français connaissait peu, le prix soulignait la nécessité de revenir aux sources russes plutôt que de s’en tenir aux versions occidentales qui avaient longtemps circulé de façon fragmentaire.
Cette reconnaissance inaugurale a valeur de symbole pour un prix dont la vocation est précisément de rendre visible le travail des traducteurs sur des œuvres exigeantes. Les points de repère de cette filiation sont accessibles dans le palmarès complet du Prix de la Russophonie 2007-2025, qui retrace l’ensemble des lauréats depuis Jean-Baptiste Godon. Ce travail de mémoire littéraire rejoint, dans son esprit, celui que mène Héritage Russe autour du patrimoine culturel russe en France. On y retrouve, au fil des éditions, plusieurs constantes qui font écho au cas Zamiatine :
- des textes longtemps restés inédits ou mal traduits en français, redécouverts par le prix
- des traducteurs travaillant directement depuis l’original russe, en rupture avec d’anciennes versions établies à partir de traductions intermédiaires
- une attention particulière portée aux auteurs dont l’œuvre a connu la censure, l’exil ou une diffusion tardive
- un rôle du prix comme relais entre l’histoire éditoriale russe et sa réception française contemporaine
Cette manière de faire dialoguer une œuvre du début du XXe siècle avec le présent éditorial français est au cœur de l’ambition du prix depuis son origine. Elle achève de situer Zamiatine non plus seulement comme l’annonciateur des dystopies du milieu du siècle, mais comme une figure dont la trajectoire éditoriale continue d’interroger les conditions de circulation des textes russes en Europe occidentale — et dont l’histoire, depuis 2007, reste inscrite au fondement même du Prix de la Russophonie.