ENTRETIEN EXCLUSIF
Depuis 2014, les Éditions La Barque publient depuis Lyon des voix venues de Russie, de Pologne et de République tchèque que les grandes maisons parisiennes n’osent pas toujours s’aventurer à traduire. Jérôme Blanchard, leur directeur éditorial, a accepté de nous recevoir pour parler de l’économie fragile d’une telle entreprise, des choix éditoriaux qui résistent aux pressions géopolitiques et de la conviction profonde qui anime ceux qui font exister ces littératures en France.
— Comment êtes-vous arrivé à l’édition de littérature slave ? La Barque ne ressemble à aucune autre maison…
J’ai grandi avec la littérature russe. Mon père était professeur d’histoire et gardait dans son bureau une édition des Frères Karamazov qu’il relisait tous les cinq ans. À dix-huit ans, j’ai ouvert ce livre et je n’ai plus jamais regardé la littérature française de la même façon. Il y a dans les grands textes russes une profondeur existentielle, une capacité à poser les questions essentielles sans détour, qui m’a profondément marqué. J’ai fait des études de lettres comparées à Lyon, puis j’ai travaillé pendant sept ans dans une librairie spécialisée dans les ouvrages d’Europe de l’Est, rue Mercière. C’est là que j’ai compris que ce public existait, qu’il était fidèle, mais qu’il manquait d’une maison qui lui soit vraiment dédiée. En 2014, j’ai sauté le pas avec trois auteurs tchèques et un roman russe — un premier roman de Lera Auerbach, pianiste et compositrice, qui racontait son enfance à Tcheliabinsk. Nous en avons vendu trois cent cinquante exemplaires, ce qui était déjà une belle victoire pour une première. Depuis, nous avons publié trente titres et nous travaillons avec une quinzaine de traducteurs réguliers. La Barque, c’est une conviction autant qu’une entreprise.
— Sur quels critères sélectionnez-vous un roman russe à publier ? Comment repérez-vous un texte au milieu d’une production que vous ne pouvez pas lire entièrement ?
La sélection est la partie la plus difficile de notre travail. Je reçois environ deux cents manuscrits ou propositions par an, dont une soixantaine en langue russe. Je lis moi-même le russe, mais pas à la vitesse d’un locuteur natif, donc je m’appuie sur un réseau de lecteurs — des slavisants, des doctorants, des traducteurs qui me signalent des textes. Je cherche d’abord une voix singulière : pas une histoire, pas un sujet, une voix. La manière dont une phrase commence et finit, la façon dont le rythme de la prose crée une atmosphère. Je me méfie des romans dont on me dit “le sujet est très vendable” ou “l’auteur est très médiatique en Russie”. Ces paramètres commerciaux ne m’intéressent qu’en second lieu. Il m’arrive de consulter le catalogue des maisons d’édition françaises spécialisées en littérature russe pour comprendre ce qui manque encore — ce qui n’a pas été traduit, les territoires éditoriaux laissés en friche. Ce qui m’intéresse d’abord, c’est de savoir si ce texte apporte quelque chose que le lecteur français ne trouvera nulle part ailleurs. Est-ce que cela éclaire la Russie d’une manière neuve ? Est-ce que cela pose des questions universelles avec une acuité particulière ? Si la réponse est oui, alors on peut parler de viabilité économique. Mais dans l’ordre inverse, je n’ai jamais fait de bon livre.
— Quel est le processus concret entre la découverte d’un manuscrit et la sortie du livre en librairie ? Combien de temps cela prend-il ?
En moyenne, dix-huit mois à deux ans. C’est un délai qui surprend souvent les gens. La première étape est l’acquisition des droits. Pour un auteur russe, cela implique de travailler avec un agent à Moscou ou à Saint-Pétersbourg — ou désormais à Berlin ou à Tbilissi, où beaucoup ont émigré depuis 2022. On négocie le prix des droits pour la France et parfois la francophonie. Pour un premier roman d’un auteur inconnu, cela représente entre cinq cents et deux mille euros ; pour un auteur établi, les sommes peuvent être très différentes. Ensuite vient le choix du traducteur, qui est une décision aussi importante que le choix du texte lui-même. Je travaille avec une dizaine de traducteurs réguliers, et j’essaie d’associer le texte à celui ou celle qui a la sensibilité stylistique la plus proche de l’auteur. La traduction prend de six à dix mois. Une fois le manuscrit rendu, il y a deux à trois passes de corrections — avec le traducteur, puis avec un correcteur externe — avant la mise en page. La couverture est conçue en parallèle, souvent en collaboration avec l’auteur quand celui-ci est joignable. Enfin, l’envoi des services de presse et le travail avec les libraires se font deux à trois mois avant la sortie officielle.

— Qui achète de la littérature russe en France aujourd’hui ? Le lectorat a-t-il changé depuis 2022 ?
Le lectorat de la littérature russe est plus varié qu’on ne le croit. Il y a bien sûr les amateurs de classiques — des gens qui lisent Tolstoï et Dostoïevski depuis l’adolescence et qui cherchent à prolonger cette expérience vers des auteurs plus contemporains. Il y a les étudiants en slavistique ou en langues slaves, qui représentent environ vingt pour cent de notre public. Et puis, la communauté russophone de Paris, premier lectorat de ces maisons d’édition, joue un rôle essentiel que l’on sous-estime souvent : ce sont des prescripteurs naturels, qui lisent nos livres et en parlent autour d’eux. Depuis 2022, j’observe deux tendances contradictoires. D’un côté, une partie du lectorat habituel a manifesté un malaise, surtout en librairie — certains libraires ont temporairement retiré les auteurs russes de leurs vitrines par solidarité avec l’Ukraine, et certains lecteurs nous ont écrit pour nous dire qu’ils “ne pouvaient plus” lire du russe. De l’autre côté, il y a eu un regain d’intérêt marqué pour les textes qui permettent de comprendre la Russie : des auteurs dissidents, des romans sur la Tchétchénie ou l’Afghanistan soviétique, des témoignages d’exil. Ce paradoxe est fascinant : la guerre a à la fois réduit et transformé notre lectorat.
— Comment avez-vous géré cette crise de 2022 ? Y a-t-il eu des moments où vous avez envisagé de changer de ligne éditoriale ?
C’était une crise réelle, je ne vais pas le nier. En mars 2022, nous avions prévu de lancer un roman d’un auteur russe qui vivait à Moscou et qui ne s’était pas publiquement positionné contre la guerre. Nous avons décidé de reporter la sortie de six mois, le temps de voir comment la situation évoluait. Ce fut une décision difficile, car l’auteur n’était en aucun cas complice du régime — c’est un romancier, pas un idéologue. Mais la perception publique à ce moment-là ne faisait pas cette distinction. Ce que nous avons fait, c’est doubler notre communication sur les auteurs en exil, les dissidents, les Russes qui s’opposaient ouvertement à Poutine. Nous avons coédité un recueil de textes d’auteurs russes antiwar avec deux autres maisons indépendantes européennes. Des institutions comme le Prix de la Russophonie ont également joué un rôle essentiel en continuant à valoriser les traducteurs engagés dans cette démarche de dialogue culturel malgré le contexte. Et nous avons publié une tribune dans Le Monde des livres pour expliquer pourquoi il serait contre-productif, voire dangereux, de boycotter l’ensemble de la culture russe. Certains de nos auteurs — ukrainiens de naissance mais russophone de langue — nous ont aidés à articuler cette position. Non, je n’ai jamais envisagé de changer de ligne éditoriale. La littérature russe est trop importante, trop riche, trop nécessaire pour être sacrifiée à un moment géopolitique, si grave soit-il.
— Comment fonctionne l’économie des Éditions La Barque ? Peut-on réellement vivre de la publication de littérature russe en France ?
La réponse honnête, c’est : à peine. Nous avons trois salariés à temps partiel, dont moi. Je me verse un salaire équivalent à celui d’un professeur certifié débutant. Les autres salaires sont au SMIC. Notre chiffre d’affaires annuel tourne autour de cent vingt mille euros, dont quarante pour cent vient des subventions — CNL, Institut français, quelques fondations privées comme la Fondation Goethe qui soutient les échanges culturels entre l’Allemagne et la France et s’intéresse parfois à nos projets. Le reste vient des ventes. Notre tirage moyen est de huit cents à mille deux cents exemplaires. Un très bon titre nous en vend deux mille cinq cents. Trois mille exemplaires vendus, c’est exceptionnel pour nous. La marge par livre est faible : nous pratiquons des prix en dessous de la moyenne du marché pour rester accessibles. Ce qui nous permet de survivre, c’est la gestion rigoureuse — pas de frais de représentation, des lancements modestes mais bien ciblés — et surtout la diversité de nos sources de revenus : cessions de droits à l’étranger, coéditions, ventes en bibliothèques. C’est une équation fragile. Si nous perdons deux ou trois subventions, ou si un titre ne se vend pas du tout, cela se sent immédiatement.
— Quelle est votre relation avec les traducteurs ? Comment se passe concrètement la collaboration sur un texte difficile ?
Les traducteurs sont au cœur de tout ce que nous faisons. Sans eux, il n’y a pas de Barque. Je les considère comme des coauteurs du texte français, même si leur nom ne figure pas en couverture aussi visiblement que je le voudrais — c’est un combat du secteur. Ma relation avec eux est fondée sur la confiance et la durée. Je travaille avec les mêmes depuis des années, ce qui nous permet de développer une vraie connivence stylistique. Quand un traducteur bute sur un passage — un jeu de mots, une référence culturelle, une métaphore intraduisible — nous en parlons longuement. J’ai des dossiers de messages avec certains traducteurs qui font plusieurs centaines de pages pour un seul roman. Ce dialogue est précieux. J’essaie aussi de rémunérer les traducteurs au-delà du minimum syndical quand les finances le permettent — une traduction de qualité, ça se paye correctement. Et je les associe aux événements autour du livre : lectures, débats, rencontres en librairie. Leur visibilité bénéficie à la maison tout entière. Pour comprendre comment fonctionne concrètement la publication de littérature russe en France de l’intérieur d’une grande maison, les perspectives de nos confrères parisiens apportent un éclairage complémentaire au nôtre.

— Y a-t-il des auteurs russes que vous rêvez de publier ? Des textes qui vous tiennent à cœur mais que vous n’avez pas encore pu acquérir ?
Oui, plusieurs. Je suis depuis quelques années un auteur de Saint-Pétersbourg dont je tairai le nom pour l’instant — les négociations sont en cours. Il écrit une prose qui me fait penser à Platonov, avec cette langue dense, presque minérale, qui avance lentement mais qui dépose à chaque phrase quelque chose d’irremplaçable. Je suis aussi fasciné par plusieurs autrices qui écrivent sur la condition féminine en Russie rurale — une littérature qui n’a presque pas d’équivalent en Occident. Ce qui me tient à cœur profondément, c’est de contribuer à le patrimoine culturel russe dont les maisons comme La Barque préservent la mémoire : non pas la Russie officielle, impériale, mais la Russie des marges, des périphéries, des voix qui n’ont pas droit à la parole chez elles. C’est là que se trouve, je crois, la littérature la plus nécessaire.
— Quels conseils donneriez-vous à un lecteur qui veut découvrir la littérature russe contemporaine sans savoir par où commencer ?
Je lui dirais de ne pas commencer par les briques, même si Dostoïevski et Tolstoï sont des sommets absolus. Commencez par quelque chose de court, de percutant, qui vous donne envie de continuer. Les nouvelles de Tchekhov, bien sûr — c’est l’école parfaite de la littérature russe en cent cinquante pages. Puis un roman court de Boulgakov — La Garde Blanche ou Le Roman de monsieur de Molière plutôt que Le Maître et Marguerite pour une première approche. Ensuite, si vous avez aimé, explorez les contemporains : Lioudmila Oulitskaïa pour la finesse psychologique, Mikhaïl Chichkine pour la langue, Zakhar Prilepine pour l’énergie brutale — même si ses positions politiques récentes demandent un recul critique. Et n’hésitez pas à aller chercher dans les maisons indépendantes comme la nôtre : nous publions des auteurs que vous ne trouverez pas en tête de gondole à la Fnac, mais qui vous laisseront une empreinte durable. Pour avoir des pistes concrètes, les vingt romans russes contemporains à lire en français constituent un excellent point de départ pour quiconque souhaite explorer la production récente.
— Quel avenir voyez-vous pour l’édition de littérature russe en France dans les cinq prochaines années ?
Je suis à la fois inquiet et confiant. Inquiet parce que les conditions économiques se détériorent pour toutes les petites maisons, pas seulement les nôtres, et parce que le contexte géopolitique ne va pas se simplifier. Confiant parce que je constate que l’intérêt du public pour la Russie — sa culture, son histoire, sa complexité — n’a jamais été aussi fort. La guerre a paradoxalement rappelé à beaucoup de lecteurs français que comprendre la Russie passe par lire la Russie. Nous avons eu davantage de lecteurs curieux depuis 2022 que pendant les cinq années précédentes. Ce qui manque, c’est le soutien institutionnel : la France doit décider si elle veut que des maisons comme la nôtre existent dans dix ans. Si les subventions à la traduction sont maintenues et renforcées, si les bibliothèques continuent d’acheter des titres exigeants, si l’Éducation nationale intègre davantage de littérature étrangère dans ses programmes, alors je pense que nous serons encore là. Si ces conditions disparaissent, ce sont des pans entiers de la culture mondiale qui deviendront inaccessibles aux lecteurs français.
Questions rapides — idées reçues
Vrai ou Faux : Tous les auteurs russes publiés en France soutiennent le régime de Poutine. Faux. La grande majorité des auteurs russes traduits en France sont soit apolitiques, soit critiques du régime — beaucoup vivent d’ailleurs en exil depuis 2022. Faire l’amalgame entre culture russe et politique poutinienne est une erreur intellectuelle autant qu’un appauvrissement culturel.
Vrai ou Faux : Publier de la littérature russe en France est devenu impossible depuis 2022. Faux. Difficile, oui. Impossible, non. Les maisons indépendantes ont continué à publier, en adaptant leur communication et en mettant en avant les auteurs dissidents ou les œuvres historiques. La demande existe toujours.
Vrai ou Faux : La littérature russe contemporaine n’aborde que des sujets politiques. Faux. La littérature russe contemporaine est aussi diverse que n’importe quelle autre littérature nationale. On y trouve des romans d’amour, de formation, d’humour absurde, des expériences formelles — bien au-delà de la seule question politique.
Vrai ou Faux : Les petites maisons d’édition ne peuvent pas obtenir de subventions publiques. Faux. Le Centre national du livre soutient explicitement les petites et moyennes structures. Les critères sont l’exigence éditoriale et la qualité des projets, pas la taille de la maison.
Vrai ou Faux : La traduction littéraire est un travail bien rémunéré en France. Faux. La traduction littéraire reste sous-payée en France. Un roman de 300 pages peut représenter six à neuf mois de travail pour une rémunération inférieure au SMIC horaire. C’est l’un des grands défis structurels du secteur.
Les 3 choses à retenir
- Publier de la littérature russe en France post-2022 est un acte éditorial engagé qui nécessite une vision à long terme et une capacité à distinguer culture et politique — même dans un contexte de pression.
- Les maisons indépendantes jouent un rôle irremplaçable en faisant exister des voix que les grands groupes commerciaux ne prennent pas le risque de traduire.
- La survie de ces structures dépend d’un équilibre précaire entre subventions publiques, ventes en librairies et cessions de droits — un équilibre que le contexte géopolitique et économique fragilise chaque année davantage.
Pour comprendre comment les traducteurs vivent et négocient ces mêmes contraintes au quotidien, l’entretien avec Sofia Garnier, traductrice du russe en français, offre un éclairage complémentaire depuis l’autre rive de la chaîne éditoriale.