Note éditoriale : cet entretien est un entretien de synthèse, réalisé à partir de travaux académiques et d’entretiens avec des chercheurs en littérature comparée et en études slaves. Les propos sont synthétisés sous la forme d’un dialogue et attribués à un personnage composite. Aucun établissement universitaire réel n’est cité.


La Dr. Claire Fontaine enseigne la littérature comparée dans un établissement parisien depuis une dizaine d’années. Ses recherches portent sur la circulation des littératures slavophones en France, et plus particulièrement sur les mécanismes de traduction, de réception et de légitimation de la littérature russe dans l’espace francophone.

Sophie Verdier, rédactrice de prix-russophonie.fr, l’a rencontrée dans son bureau parisien, au milieu d’une bibliothèque où les éditions françaises de romans russes côtoient les originaux cyrilliques.


Définition et contours de la russophonie littéraire

Sophie Verdier : Claire Fontaine, commençons par la définition. La russophonie : langue, culture ou politique ?

Claire Fontaine : C’est une question qui fait débat depuis que le terme existe. La russophonie, au sens strict, désigne l’ensemble des locuteurs du russe dans le monde — une population estimée à 260-300 millions de personnes, dont une grande majorité hors de Russie, dans les anciennes républiques soviétiques et au sein des diasporas. Mais dans l’usage littéraire et culturel qui nous intéresse ici, la russophonie désigne quelque chose de plus précis : la circulation et la diffusion de la culture et de la littérature russes au-delà des frontières russes, et particulièrement dans l’espace francophone.

La dimension politique est inévitable. Depuis 2022, certains milieux ont tendance à assimiler “russophonie” à “sphère d’influence du Kremlin” — une réduction qui est à la fois compréhensible historiquement et intellectuellement fausse. La langue russe et la culture russe ne sont pas des instruments du pouvoir poutinien, même si ce pouvoir a tenté de les instrumentaliser. Dostoïevski, Akhmatova ou Grossman n’appartiennent pas à Poutine.

Quelle est l’histoire de la russophonie littéraire en France — des années 1990 à 2024 ?

C. F. : L’histoire est longue, mais la période moderne commence avec la chute de l’URSS. Dans les années 1990, l’effondrement du système soviétique a ouvert des espaces considérables. Des auteurs longtemps censurés ou inaccessibles sont devenus publiables, traduisibles, lisibles. Boulgakov, Platonov, Grossman, Mandelstam — des noms que l’intelligentsia soviétique connaissait en samizdat sont arrivés chez les éditeurs français avec un effet de nouveauté absolu.

En même temps, une nouvelle génération d’écrivains russes post-soviétiques émergent — Sorokine, Pelevin, Oulitskaïa — qui écrivent sur une Russie en décomposition avec une liberté formelle inédite. Les éditeurs français, notamment Fayard, Verdier, Actes Sud, développent des collections slaves ambitieuses.

C’est dans ce contexte de réouverture que le Prix de la Russophonie est créé, au tournant des années 2000, pour récompenser les traducteurs français qui jouent un rôle essentiel dans cette circulation. L’idée est simple et juste : ce ne sont pas seulement les auteurs qui méritent d’être honorés, mais ceux qui rendent leur œuvre accessible.

Le Prix de la Russophonie : naissance, évolution et rôle

Le Prix de la Russophonie : pouvez-vous en décrire la naissance et l’évolution ?

C. F. : Le prix naît dans un contexte d’enthousiasme — celui des années 2000, où les relations franco-russes sont relativement détendues et où la culture russe bénéficie d’un regard bienveillant en France. L’objectif est de distinguer chaque année une traduction française d’une œuvre russe qui a contribué à faire connaître la littérature russe en France.

Ce qui le distingue d’autres prix de traduction, c’est son double regard : il honore à la fois le traducteur — le passeur — et l’auteur traduit. Il reconnaît implicitement que la littérature russe ne peut exister en français sans ce travail de médiation extraordinaire que représente la traduction littéraire.

Au fil des éditions, le prix a récompensé des traductrices comme Sophie Benech — pour sa traduction des Récits de la Kolyma de Chalamov chez Verdier — ou des traducteurs qui ont consacré des décennies à un auteur particulier. Ces reconnaissances ont un effet concret sur le marché : une traduction primée se vend mieux, les libraires la recommandent, les médias en parlent.

Pour consulter la liste complète des lauréats, voir les archives du Prix de la Russophonie.

La russophonie après 2022 : reconfiguration géographique

La russophonie après 2022 : le concept tient-il encore ?

Salle de conférence littéraire, intervenante à un pupitre, ambiance académique

C. F. : C’est la question que tout le monde se pose. Et ma réponse est : oui, mais avec une reconfiguration nécessaire.

Avant 2022, la russophonie en France était un espace relativement unifié : des éditeurs, des traducteurs, des libraires, des lecteurs partageaient un intérêt pour la culture russe sans avoir à se justifier politiquement. Après le 24 février 2022, cet espace s’est fissuré. Des acteurs culturels ont choisi de suspendre leurs activités liées à la Russie — annulation de spectacles, retrait de programmes universitaires, suspension de partenariats.

Mais d’autres ont choisi une ligne différente : distinguer la culture russe du gouvernement russe, continuer à publier des traducteurs, à programmer des auteurs en exil, à enseigner la littérature russe dans les universités. Cette ligne est celle que je défends, et elle correspond à une tradition intellectuelle longue dans la relation franco-russe.

Ce qui se reconfigure, c’est la géographie de la russophonie. Les auteurs russes en exil — à Berlin, à Paris, à Tel Aviv, à Tbilissi — produisent une littérature russophone qui échappe au contrôle de Moscou. La russophonie se délocalise, se diasporise. C’est peut-être une chance pour sa survie.

Les éditeurs français jouent-ils un rôle décisif dans la russophonie ?

C. F. : Absolument. En France, la russophonie littéraire est portée par une poignée d’éditeurs indépendants qui font un travail remarquable avec des moyens limités. Verdier, Lagrasse — une maison fondée en 1979, spécialisée dans les littératures est-européennes — a publié Chalamov, Boulgakov, Grossman dans des traductions de référence. Noir sur Blanc a révélé Vodolazkine et Iakhina. Actes Sud a construit une collection slave solide.

Ces maisons ont un rôle politique au sens fort du terme : elles choisissent quelles voix russes arrivent en français. Leurs choix sont éditoriaux, esthétiques, mais aussi éthiques. Depuis 2022, la ligne éditoriale de ces maisons est clairement humaniste : des auteurs apolitiques ou ouvertement opposés au régime, des textes qui témoignent de la richesse et de la complexité de la culture russe sans cautionner ses gouvernants.

La traduction littéraire russe-français est un enjeu culturel majeur que ces maisons portent avec conviction.

Y a-t-il un “magazine russe” ou une revue de russophonie en France ?

C. F. : Non, et c’est un manque. Il existe des revues académiques de qualité — les Cahiers du monde russe, la Revue des études slaves, Slavica occitania — mais rien qui ressemble à un magazine grand public sur la culture russe en France. Des sites comme prix-russophonie.fr jouent un rôle de prescription et de vulgarisation précieux, mais ils ne peuvent pas remplacer une publication périodique dotée d’une rédaction et d’un budget.

Ce manque est structurel : la littérature russe n’a pas en France le poids institutionnel qu’a par exemple la littérature anglophone ou germanophone. Il n’existe pas d’équivalent français du British Council pour la culture russe — l’Institut Pouchkine est suspendu d’activité depuis 2022.

Le rôle des traducteurs dans la diffusion de la russophonie ?

C. F. : Fondamental, irremplaçable. Un auteur russe sans traducteur français n’existe pas pour le lecteur français. Les grands traducteurs du russe en français — André Markowicz, Sophie Benech, Luba Jurgenson, Hélène Henry — sont les architectes invisibles de la russophonie française.

Leur travail est un acte de médiation culturelle au sens le plus profond : ils ne transposent pas des mots, ils transposent des univers. Et ils font des choix — sur le registre, le rythme, la restitution des jeux de mots, l’équivalent des références culturelles. Ces choix font que Dostoïevski sonne différemment chez Markowicz et chez d’autres traducteurs — et ce n’est pas une erreur, c’est la nature de la traduction.

Le Prix de la Russophonie honore ces passeurs. C’est sa raison d’être la plus profonde, et c’est pourquoi il est irremplaçable.

Revues et magazines de littérature slave en nature morte éditoriale

Éditeurs, traducteurs et russophonie vs francophonie

Russophonie vs francophonie : parallèles et différences ?

C. F. : La francophonie est institutionnalisée — elle dispose d’une Organisation internationale, d’un Secrétaire général, d’un budget et d’une politique culturelle. La russophonie n’a rien de comparable. Elle est portée par des acteurs privés, des éditeurs, des traducteurs, des associations culturelles sans soutien étatique comparable.

C’est à la fois une faiblesse et une force. Une faiblesse parce que les moyens sont limités et que la visibilité de la culture russe en France dépend largement de la bonne volonté d’un réseau informel. Une force parce que ce réseau n’est pas instrumentalisé par un gouvernement — la russophonie littéraire en France est authentiquement indépendante.

La découverte de la langue russe et de la culture slave passe par ce réseau informel de passeurs et d’amateurs éclairés qui font vivre la russophonie sans subvention systématique.

Makine, Chichkine, Tsypkin : trois visages de la russophonie

Les auteurs emblématiques de la russophonie — Makine, Chichkine, Tsypkin ?

C. F. : Ces trois auteurs incarnent chacun une facette différente de la russophonie littéraire.

Makine est le cas le plus spectaculaire : un écrivain russe qui écrit en français, qui est élu à l’Académie française, et qui reste profondément russe dans ses thèmes et sa sensibilité. Notre portrait d’Andreï Makine, de la Sibérie à l’Académie française, retrace ce destin unique. Il prouve que la russophonie peut s’exercer dans les deux sens — un Russe peut contribuer à la francophonie, et son travail enrichit les deux espaces.

Chichkine est différent : il écrit en russe, depuis la Suisse, et dépend des traducteurs pour toucher son lectorat occidental. Mais sa prose est elle-même une réflexion sur la langue, sur la transmission, sur ce qui passe et ce qui ne passe pas d’une langue à l’autre.

Léonid Tsypkin, mort en 1982, est le plus méconnu du grand public — mais son roman L’Été à Baden-Baden est un chef-d’œuvre absolu sur Dostoïevski, l’identité juive et l’écriture. Sa “redécouverte” en Occident dans les années 2000 est un bel exemple de ce que fait la russophonie : remettre en circulation des œuvres que l’histoire avait enfouies.

Avenir de la russophonie — le prix peut-il résister aux crises ?

C. F. : Je le crois. La russophonie a survécu à la Guerre froide, à la glasnost, à l’effondrement soviétique, aux années Eltsine. Elle survivra à cette crise aussi. Ce qui change, c’est la géographie : la russophonie se déplace vers les diasporas, vers les auteurs en exil, vers les communautés russophones d’Europe occidentale.

Le Prix de la Russophonie, s’il continue d’exister, a un rôle à jouer dans cette reconfiguration : honorer les traducteurs qui font le travail de médiation, signaler les œuvres importantes, créer des ponts entre les lecteurs français et les auteurs russophones où qu’ils se trouvent.

La culture n’est pas la politique. La littérature russe n’est pas responsable des décisions du Kremlin. Et la russophonie littéraire, dans ce qu’elle a de meilleur, est une réponse à toutes les formes de fermeture — un pari sur l’intelligence des lecteurs, sur la circulation des idées, sur la puissance des mots à traverser les frontières.

Pour découvrir l’histoire complète du Prix de la Russophonie et ses lauréats, consultez nos archives du prix et notre dossier sur l’apprentissage du russe par la littérature.