Entretien éditorial

Julien Delmas Documentaliste spécialisé dans les fonds slaves Après avoir travaillé dans plusieurs bibliothèques parisiennes, il accompagne chercheurs, traducteurs et lecteurs dans leurs repérages documentaires.

Où chercher un roman russe ancien, une revue de l’émigration, un manuscrit slavon, un samizdat ou un document relatif à l’histoire soviétique ? Les fonds russes conservés en France ne se résument pas à une seule bibliothèque, ni à un seul type de collection. Leur dispersion raconte une histoire intellectuelle, politique et éditoriale qui intéresse autant les spécialistes que les lecteurs avides de mieux comprendre les œuvres traduites. Entretien avec Julien Delmas, documentaliste spécialisé dans les fonds slaves. Informations vérifiées le 21 juillet 2026.

— Pourquoi existe-t-il en France des fonds russes aussi divers, entre bibliothèques de lecture, collections savantes et archives ?

Parce que l’histoire culturelle russe en France est faite de circulations. Des livres ont été acquis, donnés, consultés ou reconstitués dans des contextes très différents : études universitaires, présence d’intellectuels et de communautés russes, intérêt pour les littératures slaves, histoire des conflits et des régimes soviétiques. Le résultat est un paysage éclaté, mais très complémentaire.

Pour un lecteur, cette diversité peut d’abord sembler intimidante. En réalité, elle permet d’orienter une recherche selon la nature du document recherché. La Bibliothèque russe Tourgueniev renvoie immédiatement à une mémoire russe parisienne singulière. La BnF rassemble, notamment dans ses espaces consacrés aux langues et littératures slaves, des ressources essentielles pour l’étude littéraire. La Contemporaine se distingue par ses collections relatives à l’histoire contemporaine, dont les samizdats. Enfin, la bibliothèque du Centre d’études slaves offre un ensemble documentaire consacré à l’Europe centrale, orientale et balkanique.

Cette cartographie intéresse directement les lecteurs de littérature traduite. Derrière chaque édition française se trouvent souvent des textes, des variantes, des périodiques, des dictionnaires, des travaux critiques et des traces de réception. C’est aussi une manière concrète de prolonger les questions soulevées par la traduction littéraire du russe en français et par le travail des grands traducteurs du russe en français.

— La Bibliothèque russe Tourgueniev demeure un nom emblématique. Quelle est son histoire ?

La Bibliothèque russe Tourgueniev, située au 11 rue de Valence, 75005 Paris, est une association loi 1901 active. Fondée en 1875, elle constitue l’un des lieux les plus chargés de mémoire dans l’histoire des collections russes en France. Son histoire est aussi celle d’une perte majeure : en septembre et octobre 1940, elle a été pillée par l’ERR nazi.

Plus de 300 caisses furent alors saisies. Le fonds dépassait 100 000 volumes. Les collections furent ensuite dispersées, notamment vers Minsk et Moscou. Cette dépossession ne relève donc pas seulement de l’anecdote bibliophilique : elle touche à la transmission même d’une culture écrite, à la conservation des bibliothèques privées et collectives, ainsi qu’à l’histoire de l’exil russe.

La reconstitution de la bibliothèque, dans les années 1950 et 1960, doit beaucoup à Tatiana Bakounina-Ossorguina, avec le soutien de la Ville de Paris. En 2016, seuls 120 ouvrages ont été restitués par la Russie. Il faut entendre ce chiffre dans toute sa gravité : il dit à la fois le caractère massif du pillage initial et la très faible part des retours recensés dans les faits ici rappelés.

— Comment faut-il approcher ce lieu aujourd’hui, sans projeter sur lui une image seulement nostalgique ?

Il faut d’abord le considérer comme une bibliothèque active, et non comme un simple monument de l’émigration ou un symbole de la spoliation. Son passé explique sa force documentaire et mémorielle, mais il ne remplace pas l’usage présent de ses collections. Pour préparer une visite ou vérifier les modalités d’accès, il convient de consulter son site officiel, tourguenev.fr, ou de contacter la bibliothèque directement.

Le lecteur curieux peut aussi partir d’une question très simple : que cherche-t-il exactement ? Un auteur, un titre, une période, une revue, une édition ancienne, une trace de réception ? Cette clarification rend la prise de contact plus efficace. Dans le domaine russe, les titres peuvent être transcrits de plusieurs façons, les noms d’auteurs avoir différentes graphies françaises ou savantes, et un même ouvrage connaître des histoires éditoriales complexes. Le recours à un glossaire de la traduction peut aider à préciser son vocabulaire et ses pistes de recherche.

Rayonnages de livres russes anciens dans une bibliothèque parisienne, reliures usées

— Que trouve-t-on à la BnF pour les langues et littératures slaves ?

À la Bibliothèque nationale de France, le département Littérature et art est situé Quai François Mauriac, 75706 Paris Cedex 13. La salle W y est consacrée aux langues et littératures slaves. C’est un repère clair pour celles et ceux qui travaillent sur les textes, les traditions littéraires, les études critiques ou les contextes de publication relevant de cet espace linguistique.

La BnF compte également, au département des Manuscrits, 125 notices de manuscrits slaves. Ils sont majoritairement russes et comprennent des copies des XVIe et XVIIe siècles. Parmi ces ensembles figurent des pièces liées à Tourgueniev et au fonds Herzen. Cette seule indication rappelle que la recherche sur la Russie ne se limite pas à la littérature moderne : elle peut conduire vers l’histoire du livre, les pratiques de copie, la philologie, l’histoire religieuse ou la constitution d’archives intellectuelles.

Pour les horaires, les conditions de consultation, les règles propres aux collections et toute information qui n’est pas indiquée ici, le bon réflexe reste de consulter le site officiel de la BnF, via bnf.fr. Les procédures peuvent dépendre des espaces, des documents et de leur état de conservation ; mieux vaut donc vérifier directement auprès de l’institution avant tout déplacement.

— La Contemporaine est moins spontanément associée à la littérature. Pourquoi mérite-t-elle l’attention des russisants ?

Parce qu’elle ouvre une autre porte : celle de l’histoire contemporaine et des imprimés qui ont circulé hors des canaux officiels. La Contemporaine, anciennement BDIC, se trouve sur le campus de l’Université Paris Nanterre. Son fonds russe et soviétique est important depuis sa création en 1917.

Elle conserve notamment de la presse informelle soviétique post-perestroïka ainsi que des samizdats dissidents depuis la fin des années 1960. Ces matériaux sont décisifs pour comprendre ce qui s’écrivait, se reproduisait et se transmettait en marge de la publication autorisée. Ils éclairent les rapports entre littérature, dissidence, censure, circulation clandestine et débat public.

Pour un lecteur de fiction, ces documents permettent de replacer certains auteurs, certains gestes d’écriture et certaines traductions dans leur environnement historique. Ils donnent aussi à voir la matérialité d’une parole imprimée autrement : feuilles, revues, textes diffusés par des réseaux qui ne relevaient pas de l’édition ordinaire. Avant de s’y rendre, il faut consulter le site de La Contemporaine afin de vérifier les modalités en vigueur.

— Quel rôle joue la bibliothèque du Centre d’études slaves, à Paris ?

La bibliothèque du Centre d’études slaves, également désignée dans le cadre de l’Institut d’études slaves, est située au 9 rue Michelet, 75006 Paris. Fondée en 1924, elle est rattachée à Sorbonne Université / Eur’Orbem. Elle réunit environ 150 000 à 200 000 documents sur l’Europe centrale, orientale et balkanique.

Cette fourchette mérite d’être signalée explicitement : le chiffre varie selon la source. Il serait donc imprudent de la transformer en total définitif. Ce que l’on peut retenir avec certitude, c’est l’ampleur d’un fonds orienté vers un vaste espace culturel et historique, dont la Russie constitue une composante importante sans en épuiser les perspectives.

Pour les étudiants, les chercheurs et les traducteurs, ce type de bibliothèque permet de ne pas isoler artificiellement la littérature russe. Il rappelle les dialogues entre langues, traditions et histoires nationales. Pour les informations pratiques non détaillées ici, la consultation du site de l’Institut d’études slaves reste indispensable.

Salle de lecture universitaire calme avec documents d'archives et lampes de bureau

— Comment un chercheur, un traducteur ou un simple curieux peut-il organiser son premier repérage ?

Je conseillerais de procéder par étapes. D’abord, formuler une demande précise : cherche-t-on un livre, un manuscrit, une publication clandestine, un périodique, un contexte historique ou une bibliographie ? Ensuite, identifier le lieu dont la spécialité paraît la plus proche de cette demande. La salle W de la BnF conviendra naturellement à certaines recherches sur les langues et littératures slaves ; La Contemporaine à des pistes liées aux imprimés soviétiques informels et aux samizdats ; la Tourgueniev à une approche du patrimoine russe parisien ; le Centre d’études slaves à une recherche inscrite dans les études sur l’Europe centrale, orientale et balkanique.

Puis vient une étape essentielle, souvent négligée : vérifier l’information à la source. Les sites officiels sont les seuls à confirmer les horaires, les modalités de consultation, les conditions d’accès ou les éventuels changements d’organisation. Il ne faut pas les deviner, ni se fier à des indications anciennes reprises ailleurs. Dans certains cas, un appel téléphonique est le moyen le plus simple d’obtenir une orientation initiale.

Enfin, il faut accepter que la recherche documentaire se fasse par rebonds. Un roman peut mener à une revue, une revue à une traduction, une traduction à un traducteur, puis à une archive ou à un catalogue. Cette patience est proche de celle que demande la lecture attentive des œuvres distinguées par le Prix Russophonie.

— Pourquoi ces lieux restent-ils relativement peu connus du grand public ?

Parce que leur richesse ne se présente pas toujours sous la forme la plus visible. Une bibliothèque de recherche, un fonds de manuscrits ou une collection de presse informelle ne se résument pas à une sélection de titres immédiatement identifiables. Leur valeur tient souvent aux ensembles, aux rapprochements possibles et à la durée de l’enquête.

Il existe aussi une difficulté propre aux littératures étrangères : beaucoup de lecteurs rencontrent la Russie par les traductions françaises, ce qui est évidemment précieux, mais ne pensent pas toujours à explorer les lieux où se conservent les textes, les études et les documents qui rendent ces médiations possibles. Or, se rendre dans une bibliothèque ou consulter un catalogue, c’est aussi découvrir qu’un livre traduit appartient à une longue chaîne de transmission.

Ces institutions n’exigent pas toutes le même usage, mais elles ont en commun d’offrir un accès à des histoires du texte plus larges que l’actualité éditoriale. Elles invitent à regarder la littérature russe non comme un bloc, mais comme un ensemble de voix, de langues, de supports et de circulations.

— Quel conseil pratique donneriez-vous à quelqu’un qui souhaite commencer sans être spécialiste ?

Ne cherchez pas à tout embrasser d’un seul coup. Choisissez un auteur, une époque ou une question précise : par exemple, les écrivains russes en France, la vie éditoriale soviétique, les manuscrits russes anciens, la dissidence ou l’histoire des traductions. Puis consultez les informations officielles de l’institution la plus pertinente. Une demande courte, claire et documentée vaut mieux qu’une requête très large.

Gardez aussi la trace de vos recherches : graphies des noms, titres originaux et titres français, dates d’édition lorsque vous les connaissez, références de catalogues ou de travaux critiques. Cette discipline modeste facilite les échanges avec les bibliothécaires et permet de relier progressivement lecture personnelle, recherche et histoire culturelle.

NomAdresseSite officielSpécificité
Bibliothèque russe Tourgueniev11 rue de Valence, 75005 Paristourguenev.frBibliothèque fondée en 1875, pillée en 1940 puis reconstituée dans les années 1950-1960.
BnF, département Littérature et artQuai François Mauriac, 75706 Paris Cedex 13Site de la BnF, bnf.frSalle W consacrée aux langues et littératures slaves ; 125 notices de manuscrits slaves au département des Manuscrits.
La ContemporaineCampus de l’Université Paris NanterreSite de La ContemporaineFonds russe et soviétique, presse informelle soviétique post-perestroïka et samizdats dissidents.
Bibliothèque du Centre d’études slaves / Institut d’études slaves9 rue Michelet, 75006 ParisSite de l’Institut d’études slavesEnviron 150 000 à 200 000 documents sur l’Europe centrale, orientale et balkanique, selon les sources.

Informations pratiques

  • Bibliothèque russe Tourgueniev : 11 rue de Valence, 75005 Paris. Site officiel : tourguenev.fr. Téléphone : 01 45 35 58 51.
  • BnF, département Littérature et art : Quai François Mauriac, 75706 Paris Cedex 13. Vérifier les modalités de consultation sur le site de la BnF, bnf.fr.
  • La Contemporaine : campus de l’Université Paris Nanterre. Pour toute précision sur l’accès et la consultation des collections, consulter le site de La Contemporaine.
  • Bibliothèque du Centre d’études slaves / Institut d’études slaves : 9 rue Michelet, 75006 Paris. Pour les informations actualisées, consulter le site de l’Institut d’études slaves.

Ces bibliothèques rappellent qu’une littérature traduite est aussi une littérature conservée, cataloguée, transmise et sans cesse redécouverte. Pour le lecteur de prix-russophonie.fr, elles prolongent la rencontre avec les textes par une attention aux médiateurs, aux archives et aux chemins matériels de la langue russe vers le français.